OLD TIME GENTLEMEN

Chapitre 3 - EUROPE

  Alexandra regardait d'un œil agacé les gens qui tentaient encore de se frayer une place dans le café pour se mettre à l'abri des éclairs gris-bleu. Depuis déjà plusieurs jours, des tempêtes plus violentes les unes que les autres frappaient la capitale italienne. Habituellement, la jeune étudiante en Histoire trouvait refuge chez elle lorsqu'un orage de ce type éclatait ; mais cette fois-là, elle avait rendez-vous. Un rendez-vous qui lui avait d'ailleurs posé un lapin.

  Adossée au mur du fond, à droite de la porte battante menant aux cuisines, la jeune femme foudroyait du regard quiconque avait le malheur de le croiser. Elle se retrouvait coincée dans une cohue invivable dans un espace réduit alors qu'elle avait une thèse à écrire... et tout ça, c'était de la faute de Jason. Autant dire qu'il allait l'entendre !

  Elle l'avait rencontré quelques semaines auparavant, à une soirée étudiante où ses anciens camarades l'avait traînée. Ils n'avaient pas particulièrement accroché ; Alexandra ne se souvenait même pas vraiment de lui avoir parler. Mais quelques jours plus tard, elle avait reçu un message de sa part ; l'une de leurs connaissances communes lui avait communiqué son numéro. Il voulait la revoir, apparemment ; pour quoi, Alex n'en avait aucune idée.

  Ils s'étaient justement donné rendez-vous ce jour même, dans un petit café du centre de Rome, à quelques pas du Colisée. Et pour le moment, il n'y avait aucun détective séduisant en vue ! A l'extérieur, l'orage semblait redoublé d'intensité au rythme des cris toujours plus en plus nombreux des enfants impatients de devoir attendre ainsi cloîtrés. Mais ils allaient devoir être patients, il devenait vraiment trop dangereux de sortir dans ces conditions.

  Les visages inquiets de la foule autour d'elle s'illuminaient de la lueur blafarde des téléphones portables. Des grognements de mécontentement, d'indignation, d'impatience commençaient à retentir de plus en plus fort dans l'espace confiné ; quelqu'un allait bientôt explosé et Alexandra espérait vraiment que cette personne serait capable de se restreindre un minimum. Ce n'était pas le moment pour un accident.

  Alors que les corps commençaient à s'échauffer et à trépigner dans la semi-obscurité, le grincement de la porte à battants à droite de la jeune femme parvint à ses oreilles. Elle s'apprêtait à tourner son visage vers la raison de ce mouvement lorsque quelqu'un attrapa son bras et la tira violemment. Sans que personne ne s'en aperçoive, Alexandra se retrouvait dans la cuisine du café ; entourée de plusieurs personnes trop paniquées pour remarquer sa présence. Mais surtout, son regard croisa les prunelles vertes luisant d'un éclat mordoré de celui qui avait maintenant plus d'une heure de retard.

 

  - Pourquoi tu me regardes comme ça ?

  - J'attends que tu te consumes spontanément par le feu, lâcha-t-elle. T'es en retard.

  - Désolé. Mais avec l'apocalypse qu'il y a dehors, pas facile de se déplacer, déclara-t-il sans sourciller avant de continuer avec ce sourire charmeur qui faisait toute sa réputation. Tu vas bien ?

  - Je suis coincée dans un café bondé et une espèce de... d'ouragan nous tombe dessus ; alors que je pourrais être chez moi dans un bain chaud en train de siroter un verre de vin. A ton avis, je vais comment ?

  - Ok, question suivante ? Accepterais...

  - Je te préviens que si tu m'as demandé de venir jusqu'ici pour m'inviter à sortir avec toi, je te transperce avec une fourchette à muffins.

 

  Le regard ahuri de Jason fut la seule réponse que reçut la jeune femme ; un coup de tonnerre plus violent que les autres déchira le ciel et emporta avec lui l'électricité du café et probablement de toute la ville. Dans l'autre pièce, les gens commençaient vraiment à s'impatienter alors que le son grésillant d'un haut-parleur parvenait difficilement à leurs oreilles à travers le bruit de la pluie battante.

 

  - Mesdames et messieurs, veuillez rester calmes... les intempéries devenant hors de contrôle des autorités, nous allons procéder... à des évacuations... contrôlées et méthodiques...

  - C'est quoi ce merdier, encore ! râla Alexandra.

  - Mesdames et messieurs, veuillez rester calmes... pour votre propre sécurité... nous recherchons toute personne pouvant aider à... nous recherchons notamment... jeune homme... cheveux bruns...

  - Ils se sont crus sur Meetic ou quoi ?

  - Il se nomme habituellement J. Terrence... d'origine... et américaine...

 

  Calmement, Alexandra chercha le jeune homme du regard. J. Terrence ? Comme Jason Terrence ? Malgré l'obscurité, elle réussit à deviner sa silhouette carrée, adossée au mur juste à côté d'elle ; elle ne l'avait pas vu ni senti se décaler. Une partie de son avant-bras dissimulait son visage et l'étudiante remarqua le téléphone collé à son oreille.

 

  - Clairement c'est pas le moment, les mecs. Une vie normale, c'est trop demander ? déblatérait-il dans le combiné d'un ton parfaitement naturel. Non, je peux rien y faire. Oh, vous nous avez fait chier pour un manuel parce que vous vouliez pas de nous dans le projet alors maintenant vous vous démerdez ! Mais j'en ai rien à foutre que c'était y a deux mille ans !

 

  C'était désormais au tour d'Alexandra de lancer un regard dubitatif à Jason ; elle ne comprenait strictement rien à ce qu'il disait bien qu'ils parlassent la même langue. Au bout de quelques longues secondes, Jason raccrocha en soupirant. Il avait terminé sa conversation en communiquant l'adresse du café dans lequel ils se trouvaient. Il tourna son regard vers Alexandra qui le fixait sans savoir quoi dire, il prit son bras et la tira vers la porte de sortie de l'arrière-boutique.

 

  - Viens ; faut qu'on dégage avant que les grosses voitures noires débarquent.