OLD TIME GENTLEMEN

Chapitre 24 - EUROPE

  Pietro avait laissé tomber l'idée de retrouver son pégase pour qui l'y emmène ; ce dernier semblait s'être enfuit pendant le déchaînement des éléments. Alors, à mains nus, il commença à monter le piédestal sur lequel se trouvaient Jason, Nathanaël et Robin. Cela lui prendrait un certain temps. La magie devenait vraiment incontrôlable ; même pour lui. Il n'allait pas pouvoir l'utiliser pour se hisser jusqu'au sommet.

 

  - J'aimerais bien savoir quand même ce qu'il a fait pour que vous vous comportiez comme ça, demanda Rebecca dans le téléphone.

  - C'est... compliqué.

  - Et long, ajouta Jason.

  - Il s'est pris pour Jésus... c'est ça ? demanda Dorothée qui se souvenait de ce que lui avait raconté Robin.

 

  Aucun des garçons ne répondit mais elles pouvaient entendre quelques messes basses qu'elles interprétèrent comme des remontrances envers Robin. Après plusieurs longues secondes, la voix de Jason se fit plus nette. Il avait repris le téléphone et y parlait distinctement.

 

  - Je vais vous expliquer. Le temps qu'il monte... soupira le jeune homme dont le ton trahissait la fatigue.

 

  Le détective commença alors son récit. Il n'eut pas besoin de poser le contexte, les connaissances en Histoire des trois jeunes femmes n'étaient plus à démontrer. Il se contenta de leur expliquer ce qu'il s'était passé entre eux trois et Pietro.

  Ce changement de cycle, deux mille ans auparavant, marquait la fin de l'aire magique. Malgré les apparences, elle était tout aussi difficile à appréhender que celle qu'ils vivaient actuellement. Si aujourd'hui les problèmes émanaient des enfants, la perte de la magie affectait surtout les adultes. Ils perdaient ce qu'ils considéraient comme un privilège, un confort non négligeable.

  Le rôle des trois garçons dans ces moments-là était de faire de la prévention. De prévenir les gens qu'ils allaient vivre un changement radical mais que cela n'impliquait pas une quelconque fin du monde ou la déchéance de leur espèce comme beaucoup pouvaient le penser. Cela ne se passait pas toujours bien, et le cas de Pietro en était l'exemple même.

  Le jeune homme avait une vingtaine d'années et vivait la même vie que tout un chacun. Toutefois, il avait, par hasard, trouvé les reliques. A l'époque, elles n'avaient pas été cachées avec autant de soin ; elles pouvaient plus facilement passer pour des objets du quotidien. Bien entendu, Pietro - qui ne s'appelait pas ainsi à l'époque - avait eu vent de l'imminence du nouveau cycle...

 

  - Il a juste décidé qu'il était pas d'accord, en fait, déclara Jason sans s'étendre sur la question. C'est encore un mystère aujourd'hui mais il a réussi à faire des trucs de fou.

  - On ne sait pas vraiment comment il s'y est pris ; probablement grâce à son imagination débordante et sa détermination à toute épreuve, ajouta Robin, mais il a été le dernier à utiliser la magie. Il l'a d'ailleurs gardé vraiment très longtemps...

  - Oui, même après que les derniers signes du changement soient passés. Il nous a donné du fil à retordre... termina Nathanaël.

  - Et vous ne pouviez pas simplement lui laisser la magie ? demanda Rebecca. Puisque, apparemment, c'était possible qu'il continue de s'en servir...

  - C'est plus compliqué que ça. Le cycle est universel. On ne peut pas déroger à la règle. S'il avait conservé la capacité d'utiliser la magie, on ne sait pas comment cela se serait terminer.

  - Il serait devenu complètement cinglé, trancha Jason. Il est déjà pas bien net à la base...

  - Jason... soupira Alexandra.

  - Il a fait croire à des tas de gens qu'il était un Dieu, qu'il allait sauver le monde, qu'il était capable de tout puisqu'il était le seul à pouvoir continuer d'utiliser la magie ! Il a même fait le rituel, avec les Reliques, pour devenir immortel !

  - Et il s'en veut ! Alors tu arrêtes de ressasser un truc qui s'est passé il y a deux mille ans ! Les choses sont comme elles sont aujourd'hui, alors tu les acceptes. T'as pas fini d'en vivre des situations qui te plaisent pas, je te rappelle !

 

  Un silence pesant tomba sur le groupe de six qui discutaient par téléphones interposés. Rebecca et Dorothée ne savaient pas comment réagir entre l'embarras, le rire ou la réflexion silencieuse. Pour Robin et Nathanaël... ils se retenaient avec beaucoup de mal de rire face aux paroles d'Alexandra. Non pas qu'elles prêtaient à rire mais bien parce qu'elle avait répondre à Jason sans qu'il ne réplique ; et cela était une situation très peu courante.

 

  - Je l'aime bien, Alexandra ! déclara finalement Robin. Il faudrait qu'on la garde pour mater Jason quand il fait ses crises.

  - On pourrait aussi demander à Dorothée pour toi, Roby...? Je suis sûr qu'elle sait te clouer le bec... ajouta Nathanaël.

  - Non merci ! entonnèrent les deux demoiselles d'une même voix, Rebecca se moquant gentiment à côté d'elles.

 

  Quelques secondes plus tard, Pietro arriva finalement sur la plateforme et les trois garçons l'aidèrent à se hisser. Il avait pu utiliser un peu de magie sur la fin mais cela devenait vraiment problématique ; le temps pressait. Pour terminer le sceller, tous les quatre se repositionnèrent autour de l'autel. Le visage de Pietro se parait d'un sérieux que les trois autres n'avaient que rarement si ce n'était jamais vu. Il se débarrassa - comme Robin, Nathanaël et Jason auparavant - de son tee-shirt et coupa sur une fine cicatrice traversant son torse. Un fin filet de sang bleuté se déversa, il en attrapa quelques gouttes dans sa main qu'il tendit au-dessus de la coupelle. Comme si le fond en or avait fondu, le sang se répandit sur la table, suivant les traits du symbole celtique dessiné par Dorothée. Se teintant de bleu aux paillettes d'or.

  Au bas, les trois jeunes femmes s'étaient abritées ; les conditions devenaient de plus en plus dangereuses et, elles, n'avaient pas l'immortalité si quelque chose venait à leur tomber dessus. Cachées sous un porche de pierre, elles regardaient en direction de ce qui était il y a peu Notre-Dame. Bien qu'elles s'y fussent attendues, elles furent prises de court par une violente onde de choc qui les coula au sol. Elle émanait de l'autel. Se relevant douloureusement, Alexandra n'eut le temps que d'entrapercevoir quatre corps tombant en chute libre du haut du piédestal.