OLD TIME GENTLEMEN

Chapitre 2 - AMERIQUE

  - Ce n'est pas mon problème ! Vous me trouvez le matériel immédiatement ! Je n'en ai rien à faire que l'apocalypse soit imminente ! Ici, si on ne fait rien, on va perdre des mois de travail donc vous vous bougez !

 

  Dorothée appuya brutalement sur le bouton du téléphone satellite pour raccrocher. Laissant échapper un grognement de frustration. Depuis le matin, tout le monde évitait soigneusement de s'approcher de Dorothée Belfort, l'organisatrice en charge de l'expédition. Un typhon menaçait de saccager le site de fouilles d'un jour à l'autre et cela mettait de très mauvaise humeur la jeune femme. Depuis le matin, elle avait passé une dizaine d'appels pour essayer de trouver un moyen de protéger le site ou, tout au moins, de trouver un endroit sûr pour conserver leurs trouvailles.

  Les autres bénévoles de l'association ainsi que les quelques professionnels présents discutaient en groupe et à voix basse des prochains jours qui allaient s'annoncer difficiles. L'annonce de la catastrophe naturelle avait jeté un froid sur l'ambiance qui se voulait joviale jusqu'alors. Surtout sur l'humeur de Dorothée qui avait mis beaucoup d'argent dans cette fouille ; il était normal qu'elle fût la plus affectée par cette annonce... Il n'y avait bien qu'une seule personne qui avait assez de cran pour aller titiller la jeune femme dans ces moments-là.

 

  - Tu ne peux pas toujours jeter de l'argent à tes problèmes pour les résoudre... lança la voix rauque et mordante de Robin Spencer, le directeur archéologique.

  - Faux, lâcha Dorothée d'un ton acerbe en se tournant vers lui. Les pièces de monnaie font d'excellents projectiles !

  - Dora, on n'a pas le temps de protéger le site ; tu le sais très bien ! On n'a qu'une seule solution, c'est de...

  - Si tu me dis encore une fois ce qu'on peut ou ne peut pas faire, je te frappe à un endroit qui te déplaira fortement... Et je t'ai déjà dit de ne pas m'appeler Dora !

 

  Alors que quelques sourires se formaient sur les visages des bénévoles, locaux et professionnels qui rangeaient progressivement le matériel en vue de la levée du camp, le téléphone satellite toujours dans la main de Dorothée se mit à sonner. Elle se détourna de celui qui la mettait encore plus en rogne que le temps orageux pour répondre.

  Les querelles entre Dorothée et Robin étaient monnaie courante sur le camp depuis qu'ils avaient élu domicile sur cette plaine du centre de l'Île de Pâques quelques mois auparavant. Celles-ci n'étaient jamais bien violentes et amusaient beaucoup leurs comparses qui pariaient régulièrement sur leur issue.

  Dorothée colla son oreille au téléphone satellite et fronça les sourcils à l'entente de la voix grave et solennelle à l'autre bout du fil. Pas un bonjour ni un nom, il lui fut demandé de donner le combiné à Robin Spencer. La jeune femme se tourna vers l'archéologue et lui tendit le long objet noir.

 

  - C'est pour toi.

 

  Il prit le téléphone, les yeux toujours fixés sur Dorothée qui le regardait également, interloquée par ce mystérieux appel. Dès que l'interlocuteur se mit à parler, elle vit le visage de Robin se métamorphoser en une expression de lassitude mêlée à de l'impatience et à une pointe de mépris.

 

  - Comment vous m'avez trouvé... ? Non, oubliez. Question idiote. Vous voulez quoi... ? Non, je ne sais pas où il est... Je suis pas son père...

 

  Sur ces paroles, Robin s'éloigna de Dorothée et du camp. La jeune femme le regarda s'éloigner, s'interrogeant toujours sur cet appel. Qui était à l'autre bout du fil ? L'archéologue ne semblait pas particulièrement ravi de les entendre. Et il n'était pas le père de qui, au juste ? Dorothée était fortement intriguée mais elle n'irait certainement jamais demander des explications à Robin. Tout d'abord parce qu'il ne lui répondrait probablement pas mais surtout parce que sa fierté lui refusait de faire croire à Robin qu'elle pouvait s'intéresser ne serait-ce qu'un minimum à lui.

 

  Une rafale de vent fit virevolter les cheveux bruns attachés négligemment en queue de cheval de Dorothée, apportant à ses oreilles les cris d'un petit garçon. La jeune femme plissa son regard pour tenter d'apercevoir d'où cela provenait. Elle remarqua rapidement un jeune garçon au teint olive courant en direction de leur campement. Elle l'avait déjà vu auparavant, il faisait partie des enfants de la tribu voisine qui les accueillait gentiment sur leur terre. Il semblait être poursuivi par une femme qui devait être sa mère...

 

  - Qu'est-ce qu'il se passe ? demanda Robin en venant se poster derrière Dorothée, regardant dans la même direction qu'elle, la faisant sursauter.

  - Un gamin... il a surement du faire une connerie, déclara-t-elle avant de se tourner vers lui. C'était quoi cet appel ? T'as fini ? J'ai besoin du téléphone.

 

  Robin ne répondit ni ne bougea pas ; il gardait ses yeux rivés sur le petit garçon, comme attendant quelque chose. Des brides de conversation leur parvenaient mais il s'agissait d'un dialecte que Dorothée ne comprenait pas. Toutefois, à la gestuelle de la femme et du petit garçon, il n'était pas difficile de deviner que ce dernier refusait quelque chose que sa mère lui obligeait.

  Au bout de quelques secondes, sans crier gare, le vent se mit subitement à se lever. Par grande coulée, il s'engouffrait sous les tentures installées pour protéger le camp de la chaleur du soleil. Plusieurs objets tombèrent des tables sur lesquels ils étaient installés, et des outils se retrouvèrent à terre. Le sable commença doucement à tourbillonner à quelques centimètres du sol. Dorothée regarda autour d'elle, inquiète. Le typhon n'arrivait quand même pas déjà ?

 

 - Qu'est-ce qu'il se passe ? Giulia, tu...

 - Il faut qu'on déguerpisse, lâcha Robin sans détacher ses yeux du petit garçon toujours à plusieurs dizaines de mètres d'eux. Il faut qu'on déguerpisse, tout de suite !

 

  Les rafales de vent redoublèrent d'intensité, créant de petites tornades de sable et de terre par-ci par-là. Dorothée suivit le regard de Robin qui restait fixé sur le jeune garçon. Ce dernier se tenait droit, jambes écartées et muscles tendus. Il semblait très en colère et la jeune femme eut l'impression que le vent tournait autour de lui comme s'il lui obéissait.

 

  - Dégagez ! rugit Robin en se tournant vers les bénévoles qui filèrent à la vitesse de la lumière, laissant le site en plan.

 

  Dorothée n'eut le temps que d'entrapercevoir un début de tornade sableuse se former autour du jeune garçon avant que Robin ne lui attrape le bras pour la forcer à partir. La poigne du jeune homme était forte ; il la fit courir tant bien que mal le plus loin de la tornade qui prenait de plus en plus d'ampleur. Un regard en arrière apprit à Dorothée que tout le camp partait en tourbillonnant vers le ciel... et Robin et elle n'allaient pas faire long feu. Heureusement, l'archéologue tourna brusquement au détour d'un amas de rochers imposants que Dorothée ne se souvenait pas avoir vu là auparavant. Il le contourna et rapidement s'engouffra dans un interstice à peine suffisant pour contenir leurs deux corps. Le visage de la jeune femme se trouvait à quelques centimètres seulement du cou de Robin qui avait placé son bras sur la paroi derrière elle pour empêcher les salves de sable d'atteindre leurs visages.

  Dorothée porta son regard sur la grande cicatrice que l'archéologue portait en travers de la jugulaire. Elle semblait longue et se perdait sous son tee-shirt ; elle était fine à l'extrémité et s'élargissait au fur et à mesure. Elle était vraiment terrifiante et la jeune femme se demandait comment il avait bien pu faire pour en survivre. Mais ce qui l'intriguait le plus à ce moment-là était sa couleur. Des reflets grisâtres puis bleutés commencèrent à apparaître à la place de la peau rose.

 

  - Qu'est-ce que... bredouilla-t-elle en levant sa main pour toucher la cicatrice.