OLD TIME GENTLEMEN

Chapitre 14 - AMERIQUE

  Robin regardait le ciel se mélanger avec l'immensité de l'océan. Il ne savait pas vraiment comment Dorothée avait fait son coup, mais elle avait réussi à convaincre la pilote de l'avion de les emmener jusqu'à Santiago. Ce n'était pourtant pas bien parti, mais la jeune femme s'était révélée d'une finesse et d'une persuasion assez impressionnantes. Bien qu'il parlât lui aussi espagnol, il n'avait pas bien compris ce dont elles avaient discuté. Malgré tout, il se doutait que les connexions et l'argent de la jeune femme avaient pesé dans la balance. En tous cas, ils volaient en direction de Santiago et ils pourraient ensuite rejoindre l'Europe sans trop de problèmes. Du moins, il l'espérait.

  Dorothée était toujours dans le cockpit avec la pilote. Elle s'appelait Melek, apparemment. Robin, lui, essayait de prendre son mal en patience. Il n'était pas particulièrement nerveux de voyager en avion - cela lui était arrivé bien trop souvent pour que ça lui pose un quelconque souci aujourd'hui - mais lorsque suspendu à des milliers de mètres du sol, il n'avait pas d'emprise sur la terre ferme et en ces temps-ci, cela n'était pas la meilleure des positions.

 

  - Robin ? s'éleva la voix de la jeune héritière, réveillant l'archéologue d'une profonde réflexion.

  - Mh ? Dora ? Qu'est-ce que tu veux ?

  - Je suis actuellement au milieu du Pacifique, dans un avion privé volé à son propriétaire avec aux commandes une pilote diplômée depuis six mois dont c'est le premier vol de si longue distance ; tout ça pendant qu'à des kilomètres plus bas se déchaîne l'Apocalypse... alors tu vas me dire tout de suite de quoi il s'agit ou je te fais traverser le hublot.

 

  Le jeune homme resta interdit plusieurs longues secondes avant d'esquisser un sourire. Il ne s'attendait certes pas à ce qu'elle réagisse de cette manière. Malgré le caractère bien trempé de la demoiselle, l'approche d'une hypothétique Apocalypse aurait pu - aurait même dû - l'effrayer au moins un petit peu. Mais elle était devant lui, le regard franc et elle ne chancelait pas d'un millimètre. Soit elle avait une force de caractère à toute épreuve, soit elle savait parfaitement dissimuler ses émotions. Probablement les deux, selon lui.

 

  - Ok... alors, je t'explique. Mais tu ne m'interromps pas et tu attends avant de crier à la folie sauvage, ok ?

  - Je t'écoute.

 

  Robin commença alors son récit. Il commença par expliquer que la Terre vivait actuellement le début - ou la fin - d'un cycle important qui apportait ce qu'on appelait communément de la magie. C'était une magie qui se manipulait facilement, par tous. Elle était d'abord appréhendée par les enfants qui avaient une ouverture d'esprit ainsi qu'une imagination plus prolifique. Quelques adultes étaient pourtant capables de la maîtriser dès son apparition, mais avec moins de facilité.

  Il lui parla par la suite de trois hommes qui avaient été choisis scrupuleusement plusieurs milliers d'années auparavant pour faire office de médiateurs, de guides lors des changements de cycle. Dans ce but, ces hommes avaient obtenu l'immortalité lors d'une précédente ère magique.

 

  - On a eu quelques ratés, je dois bien l'avouer. La dernière fois, il y a deux mille ans, Pietro nous a foutu un bordel !

  - Pietro ?

  - Un gosse qui s'est pris pour Jésus. Littéralement. Je ne me souviens plus trop des détails, mais la Bible s'en sort pas trop mal pour relater les faits. Il manque des trucs et c'est un peu plus développé et enjolivé, mais... c'est l'idée.

  - Attends. Tu es en train de me dire que la Bible est basée sur un gamin... il y a deux mille ans ? Attends... donc quand le cycle magique s'est terminé ? Au moment de la Bible, à peu près...

 

  Robin pouvait voir la compréhension détendre les traits du visage de Dorothée et ses yeux gris commençaient doucement à s'illuminer d'une lueur d'intérêt et de curiosité. Bien que l'archéologue eut été surpris de son calme et sa répartie malgré les dangers encourus pendant l'Apocalypse, il savait très bien qu'elle serait très attirée par toutes ces histoires légendaires.

 

  - Mais, du coup. Ce type-là, il est où maintenant ? demanda-t-elle. Ah bah il doit être mort... depuis le temps.

  - Pietro ? Ah nan, il est encore vivant. Aux dernières nouvelles, il est quelque part en Russie.

  - Mais comment c'est possible ? s'interrogea Dorothée.

  - La manipulation qu'on a faite, Jason, Nathanaël et moi, pour devenir immortels... Pietro l'a également faite ; par hasard, si on veut. Tu vois la Cène de De Vinci ? Quand le Christ transforme son sang en vin ? Ou l'inverse, je m'en souviens jamais... eh bien le processus pour devenir immortel, c'est à peu près le même principe.

  - D'accord. Donc ce Pietro l'a fait donc il est immortel.

  - C'est ça. Mais je ne pense pas qu'on ait à s'inquiéter de Pietro. Il a dû se calmer depuis le temps. Ce qui m'embête maintenant c'est que les manifestations magiques sont trop puissantes. Et je ne vois pas pourquoi. Nate saura sûrement ; c'est plutôt lui la tête du milieu.

  - Si Nate est la tête pensante, toi t'es quoi ? Le tas de muscles ? lâcha-t-elle dans un sourire en coin.

  - Très drôle, Dora. Franchement, tu le prends mieux que ce que je pensais. N'importe qui d'autre aurait complètement flippé. Ou se serait évanoui... enfin, ne serait pas resté avec ce sourire moqueur qui te va si bien.

  - Je sais, je suis pleine de surprise. Et du coup, tu comptes faire quoi à Santiago ?

  - Une fois là-bas, j'essaie de contacter les autres ; ça ne va pas être simple sans que les services nous trouvent...

  - Les services ? Quoi, secrets ?

  - Tu peux les appeler comme ça ; c'est pas super clair. Ils ont décidé il y a quelques centaines d'années de se déclarer responsables du changement de cycle lorsqu'ils ont découvert son authenticité.

  - Ah ouais. Et ils vous mènent la vie dure ? Comme dans les films, déclara-t-elle sans se départir de son sourire moqueur. Si tu as besoin de contacter quelqu'un de manière discrète... je pourrais peut-être t'aider.

 

  La conversation des deux jeunes gens n'eut pas l'occasion de recommencer. L'avion commençait à perdre de l'altitude et on pouvait apercevoir par le hublot les landes chiliennes.