L'HABIT NE FAIT PAS LE PONEY

Chapitre 8 - Gloussage, barbe et poney

PAOLINA.

  Tu as l'air débordée, Paolina. Un peu de vacances, ça te ferait du bien, non ? Je peux reprendre tes dossiers sur l'affaire Rotsch, si tu veux...

 

  Je lançai, pour la énième fois de la journée, un regard noir en direction de la porte ouverte de mon bureau. Plus tôt ce matin, à cet endroit précis, s'était tenu Steve Phelps, mon collègue et pire ennemi. Et il m'avait chantonné ces quelques phrases. Autant dire que cela m'avait motivée pour le reste de la journée. Voire même de la semaine.

  Steve et moi ne nous entendions pas. Pour être tout à fait honnête, je ne m'entendais pas avec grand monde sur mon lieu de travail. Non pas que j'étais particulièrement difficile à vivre ou ne souhaitais pas sociabiliser avec mes collègues, mais j'étais avocate depuis peu quand j'ai eu le droit à mon propre bureau. Qui plus est, j'étais une femme. Autant dire que ce n'était pas bien passé auprès des autres ; je ne faisais donc pas partie des collègues préférés.

  Mais avec Steve, c'était pire. Il s'était fait une mission de me rappeler qu'il était plus expérimenté que moi, qu'il pouvait m'aider et reprendre des dossiers si je le voulais. Je ne comptais plus le nombre de fois où notre responsable était venu dans mon bureau, inquiet, parce qu'il avait ouï dire par Maître Phelps - qui se souciait de mon bien être (mais oui, bien sûr) - que j'étais au bord du burn out à cause de la charge de travail qui m'avait été confiée.

Les filles pensaient que c'était parce qu'il avait un faible pour moi et qu'il avait encore l'intelligence sentimentale d'un enfant de huit ans qui ne sait pas montrer son affection autrement qu'en s'en prenant à la personne qui l'intéresse. Selon moi, c'était juste un profond connard.

  — Le bureau de Maître Benedetti ? Vous avez rendez-vous ?

  La voix de Steve parvint jusqu'à mes oreilles. Pour qui il se prenait ? Mon secrétaire ? Je me levai et m'avançai vers la porte ouverte de mon bureau. Passant la tête, je vérifiais le couloir. Steve se trouvait bien au beau milieu, dos à moi. Il se tenait de toute sa - relative - hauteur devant une personne qu'il m'était quasiment impossible de voir. Je m'approchai.

  — Vous avez une question à propos d'un litige particulier ? Un divorce peut-être ? Si c'est pour cela, je vous conseille d'aller voir Maître Thompson qui est spécialisé dans ce domaine.

  J'allais m'immiscer dans la conversation, mais la voix de la personne en face de Steve m'en empêcha. Et je la reconnus immédiatement avec ce très, très léger accent français.

  — Maître Phelps, je vous remercie de votre sollicitude. Je n'ai aucune question qui vous concerne, ou qui concerne Maître Thompson. Je suis ici pour voir Maître Paolina Benedetti. Pour être tout à fait précise, je suis là pour l'inviter à déjeuner. Je ne pense pas que ni vous, ni Maître Thompson puissiez grand chose pour moi. Sauf si vous savez cuisiner des tacos ?

  Je ne laissai pas le temps à Steve de se remettre en état de marche après la réplique de Rauxan.

  — Roxie, je prends mes affaires. J'arrive.

  Je retournai rapidement dans mon bureau, attrapai mon manteau et mon sac à main puis fermai la porte à clef avant de rejoindre Rauxan qui se trouvait désormais dans le hall de l'étage. Steve était Dieu sait où.

  — Salut, toi, sourit-elle en me voyant. Il est bien aussi désagréable que tu nous l'avais dit, ce Phelps. Sérieux, c'est quoi son problème ?

  — Si j'avais la réponse ! soupirai-je. Alors, tu m'emmènes déjeuner ? Tu bosses pas ?

  — Non, j'ai pris ma journée, me dit-elle en entrant dans l'ascenseur. Enfin, non. J'ai pas pris ma journée. On m'a donné ma journée. Pour réfléchir.

  — Réfléchir ? A quoi ?

  J'appuyai sur le bouton pour descendre au rez-de-chaussée, alors qu'un grognement de frustration émanait de la gorge de Rauxan. Ca ne promettait rien de bon.

  — Plus facile de te montrer. Mais j'ai besoin de nourriture avant.

  — Tacos ? proposai-je.

  — Avec beaucoup de fromage.

  Il ne nous fallut que quelques minutes pour rejoindre un bar à tacos ; et, une fois à notre table, avec nos commandes, Rauxan ne perdit pas de temps pour en prendre une grosse bouchée.

  — Ah oui ! A ce point-là, ris-je.

  — Je pense que je vais tuer quelqu'un sur le set. Oscar, très probablement. Donc faut que j'évacue autrement. La nourriture est mon amie.

  — Vas-y doucement, quand même... alors, qu'est-ce qu'il se passe ?

  Rauxan déposa son taco sur son assiette et essuya ses mains avec sa serviette en papier avant de farfouiller dans son sac à dos. Elle sortit une pochette cartonnée à élastiques qu'elle fit glisser vers moi. Fronçant les sourcils, je l'ouvris et commençai à lire les lignes noires qui s'étendaient sur plusieurs pages.

  — Qu'est-ce que c'est que ce truc... murmurai-je, délaissant mon déjeuner pour regarder plus en détail les contrats de Rauxan. Ils sont sérieux, là ?!

  Roxie ne me répondit que par un hochement positif du chef, la bouche pleine de taco au fromage. Je me laissais allée en arrière contre le dossier de ma chaise, les documents toujours en main. Je n'arrivais pas à croire ce qui y était écrit. Pas étonnant qu'elle ait besoin de déverser sa frustration sur ce pauvre taco.

  — Tu connaitrais pas quelqu'un spécialisé dans... quoi que puisse être ce truc ? Parce que là, je comprends pas. Et je sais pas quoi faire.

  — Tu signes pas ça, Rox. Je suis peut-être pas spécialisée là-dedans, mais... non, tu signes pas ça.

  — Ouais, mais... j'veux pas perdre mon boulot.

  — Ils peuvent pas te virer pour avoir refusé de signer un contrat, dis-je en secouant la tête, avant de reposer les yeux sur les documents. Franchement, comment ils peuvent te garantir une carte verte ! Il se prend pour qui ton boss, la première dame ?

  Je fulminais, relisant les termes encore et encore, quand Rauxan posa ses mains sur le dossier pour le fermer et le récupéra.

  — Mange. Ca va être froid.

  — Rox-

  — Mange, j'ai dit.

  Je regardai Rauxan avec suspicion. Il y avait quelque chose qu'elle ne me disait pas. Le métier d'avocate avait développé chez moi certains talents, comme celui, notamment, de déceler chez mes interlocuteurs les mensonges, qu'ils soient volontaires ou par omission. Et là, je voyais bien qu'elle ne me disait pas tout.

  Je continuai de la dévisager, tout en mangeant mon taco, quand finalement ça me frappa.

  — Attends, tu comptes quand même pas accepter !

  La grimace de culpabilité qui déforma les traits de Rauxan en disait long.

  — Rauxan !

  — Quoi ! C'est pas comme si j'avais le choix ! répondit-elle en se ratatinant sur son siège, croisant les bras sur son torse.

  — Evidemment que t'as le choix, Rox... franchement, c'est malsain leur truc, je pense vraiment que c'est pas une bonne idée.

  Je secouai la tête, passant une main sur mon visage tandis que Rauxan cherchait quelque chose sur son téléphone portable.

  — C'est pour ça que tu as les contrats ; si tu comptais refuser, tu leur aurais envoyé en pleine tronche...

  — Regarde...

  Je relevais les yeux pour tomber nez à nez avec l'écran de téléphone de Rox, allumé sur une photo. Je fronçai les sourcils. Che cos'é ancora?

  Je pris le téléphone dans mes mains pour mieux voir. L'écran était allumé sur un article d'un magazine people lambda. Après un carrousel de photographies mettant en scène Rauxan et Oscar dans différentes situations dignes des pires soap opéra, un article long comme le bras détaillait la relation sentimentale (je le rappelle, inexistante) entre les deux membres de l'équipe de 1105 Bouvard Belrose. Il y avait même, à la fin de l'article, des théories sur les raisons de leur "séparation". L'une d'entre elles étant Kurt Andersen.

  — Dis-moi qu'il n'y a que cet article...

  — Heh. Si seulement... j'en ai trouvé trente-quatre pour l'instant. Rien qu'en cherchant mon nom sur Google. Et ça ne fait qu'augmenter. J'ai coupé les notifications de mon téléphone, sinon il sonne toutes les trois secondes... Et quand j'en ai parlé avec Desmond ce matin, la seule chose qu'il a trouvé à me répondre c'est "On peut en jouer, Rauxan. Ca serait bon pour l'émission. Ne vous inquiétez pas, on s'occupera de votre sécurité." Qu'est-ce que j'en ai à foutre de l'émission ou de ma sécurité, franchement ! Je veux juste qu'on me laisse tranquille, mais... ils ont pas l'air décidés ni à nier, ni à quoi que ce soit. Et Oscar m'évite toujours ce sale petit con.

  — Roxie... soupirai-je en reposant le téléphone sur la table. Quelles sont tes options ?

  — Si je signe, commença-t-elle d'une petite voix, j'accepte de jouer le jeu, de prétendre que j'avais une relation avec Oscar qui s'est terminée parce que je sors actuellement avec Kurt. En échange, la production promet de gérer la rumeur, d'y mettre un cadre. Il faudra que je fasse des interviews, que j'apparaisse en public avec Kurt... Ils m'ont promis de voir pour ma carte verte, aussi...

  — Mh, d'accord. Donc ça, c'est l'option tu signes leur contrat. C'est quoi l'autre ? Tu signes pas ?

  — Je signe pas, et alors là... je me retrouve toute seule avec ce truc et... je... j'en sais rien. Je suis maquilleuse, je suis pas équipée pour les projecteurs.

  Je n'étais pas spécialement d'accord avec cette dernière déclaration. Rauxan avait tout ce qu'il fallait pour être célèbre, et pour les bonnes raisons. Non, je ne disais pas ça uniquement parce que c'était ma meilleure amie. Elle était non seulement gentille, intelligente, magnifique, mais aussi très talentueuse. Le maquillage et l'habillement n'étaient pas ses seuls points forts, elle avait un don pour la musique : violon, piano et guitare. Et une très jolie voix. Ce n'était pas Beyoncé ou Mariah Carey, certes, mais elle aurait tout de même pu avoir une petite notoriété.

  Et, il fallait le dire, elle gérait la situation avec un calme impressionnant. D'accord, elle avait eu quelques jours de flip lorsque toute l'histoire avait démarré. Mais depuis maintenant presque une semaine, elle avait repris le cours de sa vie quasiment normalement. Elle savait gérer les situations de stress. Bon, elle évitait probablement toujours Charlie, mais c'était compréhensible. Il avait l'air gentil, mais... quelque chose me dérangeait chez lui. Je n'aurais su dire quoi. Pour l'instant.

  — Ils t'ont donné jusqu'à quand pour répondre à leur proposition ? finis-je par demander.

  — La fin de la semaine.

  — D'accord... bon, voilà ce que je te conseille. Moi, je prends ça, dis-je en mettant le dossier de contrats dans mon sac. Je regarde ce que ça dit, j'en parle à une ou deux collègues et je te tiens au courant. Toi, de ton côté, il faut que tu choisisses ce que tu veux faire... T'en as parlé aux filles déjà ?

  — Whiskey dit que je devrais faire une déclaration sur les réseaux, dire que ce n'est qu'une rumeur et que j'ai été utilisée à des fins marketing sans mon consentement... Et qu'elle pourvoirait à mes besoins si la prod me virait.

  — Mh, une idée à la Whiskey. J'aime bien sa proposition cela dit.

  — Je vois Joey tout à l'heure, elle a besoin d'un coup de main pour un chara-design. Je lui en parlerai. Je pense qu'on ira se poser à At Dawn, pour voir comment va Aury.

  — C'est vrai que Henry est parti hier...

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