L'HABIT NE FAIT PAS LE PONEY

Chapitre 8 - Une divorcée d'enfer

ASIA.

  Cette soirée devenait de plus en plus étrange. Il n'était pas impossible que cette impression soit due au fait que j'avais ingéré une bien trop grosse quantité d'alcool ; mais plus je me remémorais les évènements, plus j'en étais convaincue. Cette soirée allait finir en queue de boudin.

  Entre l'annonce de Rauxan concernant l'idée saugrenue et stupide de ses supérieurs, l'arrivée de Charlie à la soirée tel un Pokémon légendaire, et Kevin... Kevin, quoi. Cette soirée ne se passait pas spécialement bien. Ni mal, en soit. Elle était juste bizarre.

 

  — Il est en train de nous regarder.

 

  Rauxan me sortit de ma réflexion en murmurant à mon oreille. Nous dansions toutes les deux un slow quelconque, entourées d'autres couples dont j'ignorais l'identité. Je n'avais pas besoin de jeter un oeil autour de nous pour savoir de qui elle parlait. Apparemment, notre séance de danse endiablée sur Emile & Images et Francky Vincent n'avait pas suffi à lui changer les idées.

  — Tu sais ce que tu vas faire ? Pour lui, je veux dire. Le reste... on verra le moment venu quand on sera pas entouré d'inconnus. Mais pour Charlie... tu as envie de sortir avec lui ?

 

  Elle ne me regarda pas, triturant sa lèvre inférieure avec ses dents. Rauxan était vraiment magnifique. Si elle avait été plus grande, elle aurait pu être mannequin. Il n'était pas délirant du tout qu'elle soit courtisée par plusieurs hommes. Ce qui me gênait, c'était le timing. Charlie et Kurt s'étaient déclarés en même temps. Juste au moment de la rumeur qu'Oscar avait lancé. Malgré lui. D'après moi, il avait juste laissé parler son cœur ; j'étais persuadée que le petit blondinet avait le béguin par Rauxan depuis un moment et qu'il n'avait pas fait attention à ce qu'il avait dit pendant cette interview. Ce qui ne l'excusait pas pour autant, bien entendu. Mais Kurt et Charlie ? Non, c'était une trop grosse coïncidence.

 

  — Franchement, j'en sais rien, finit-elle par dire. Le regarder de loin me suffisait, tu vois ? J'avais jamais prévu de me présenter, de le draguer... et encore moins de l'inviter.

  — Tu as peur, peut-être ? Les relations, c'est quelque chose d'assez flippant.

  — Non... non, ça ne me fait pas peur. Quand il m'a invitée, j'ai surtout paniqué, en fait.

 

  Je réfléchis un moment, essayant de comprendre les sentiments de Rauxan. Nous avions toutes les deux un rapport très différent aux relations romantiques. J'avais été mariée 2 fois à des hommes que j'avais profondément aimés et que j'aimais toujours aujourd'hui, d'une certaine manière - Richard, c'était un tout autre sujet. Roxie, elle, n'avait jamais eu de petit copain de ce qu'elle nous avait dit. Elle s'était toujours contenté de regarder de loin les personnes qui lui plaisaient ; et elle ne semblait jamais avoir eu besoin d'aller plus loin.

  — Ce n'est qu'une idée, mais si tu essayais un rendez-vous avec Charlie ? Ou avec n'importe qui d'autre, d'ailleurs. Pour voir si tu es faite pour ça ?

 

  Les sourcils de Rauxan se rejoignirent sur son front dans une expression de réflexion tandis que la musique s'arrêtait pour laisser place à de la techno. Rauxan laissa tomber ses bras qu'elle avait passé autour de mon cou et les croisa sur sa poitrine. Nous étions au bord de la piste.

 

  — Je sais pas quoi faire, dit-elle avant qu'une ombre ne se projette sur elle.

  — Hey. Désolé, euh... Rauxan ?

 

  Je levais les yeux vers le nouvel arrivé - le Pokémon légendaire et passait mon bras autour des épaules de Rauxan, alors qu'elle se retournait, pour qu'elle comprenne que je ne la laisserais pas toute seule dans cette situation.

 

  — Hein ? Ah... oui ? lança-t-elle dans un sourire timide et un peu tordu.

  — Je voulais... Euh... je savais pas que t'étais déjà avec quelqu'un. Enfin... y avait cette rumeur avec cet acteur mais... je savais pas que t'avais vraiment quelqu'un.

 

  Je fixais Charlie, penchant la tête sur le côté pour le scruter. Il était beau ; pas spécialement mon style, mais je pouvais tout à fait voir ce qui plaisait à Rauxan. Un visage long et fin, des yeux magnifiques et une barbe de trois jours qui lui donnait un style de badboy couplé à ses tatouages. Il avait son charme.

  Je l'écoutais attentivement, aussi. Qu'est-ce qu'il était en train de dire exactement ?

 

  — Je savais pas que t'avais une copine, vraiment. Je comprends, m-

  — Je t'en supplie, ne finis pas ta phrase avec un "ma meilleure amie ou ma sœur est gay", le coupai-je, comprenant où il voulait en venir.

  — Alors... ma sœur l'est, mais je ne voulais pas dire ça. Je voulais m'excuser, Rauxan, si je t'ai mise mal à l'aise. C'était pas mon intention.

  — Attends, quoi... ?

  — Candace est... ? continuai-je la question sous-entendue de Rox.

  — Ouais. Vous voulez que je vous la présente ? Plus formellement que tout à l'heure, j'veux dire. Mais vous êtes pas... ? finit-il en pointant son doigt tour à tour sur Rauxan et moi.

  — Hein ? Ah non, on n'est pas ensemble. On n'est pas gay. Enfin, moi. Whiskey-

  — Je suis ouverte à toute proposition.

 

  L'un des sourcils de Charlie se releva sur son front, un sourire amusé sur le visage. Rauxan, quant à elle, secoua sa tête, me donnant de légers coups avec sa queue de cheval.

 

  — Quoi ? lui demandai-je.

  — Et après tu te demandes pourquoi tout le monde te drague ! C'est très tendancieux, ce que tu viens de dire, tu t'en rends compte ?

  — Ah bon ? fronçai-je les sourcils. C'est la faute des garçons ; ils avaient qu'à pas inviter autant d'étudiants de moins de 21 ans ! J'me retrouve à boire leurs bières et leur fée verte dégueulasse là, et je tiens pas l'alcool !

  — Tu tiens très bien l'alcool ! s'exclama Rauxan en laissant échapper un rire.

  — Non, je tiens bien la vodka et le whiskey. Et c'est pas de l'alcool.

  — Bonjour le cliché de la polonaise, rit Rauxan.

 

  Je lui tirai la langue avant de redonner mon attention au Pokémon - pardon, à Charlie. Il nous regardait toutes les deux avec beaucoup d'humour dans le regard. Mh, même si ses motivations pour inviter Roxie à sortir au moment de sa presque célébrité étaient floues et ne me plairaient probablement pas, il avait quand même l'air de quelqu'un de bien. Je lui laissais donc encore le bénéfice du doute.

 

  — Désolée. J'ai la langue bien pendue en règle générale, mais quand j'ai un peu bu, c'est pire. Bref. Là n'est pas la question. T'as intérêt à être gentil et compréhensif avec notre Rox, sinon, je peux te faire maudire. La femme de mon ex-mari fait dans l'occultisme végan. T'es prévenu. Et sinon...

  — Hein ? me regarda Rauxan.

  — Chut. Et sinon ! Candace woli dziewczyny ?

  — Ok, Wis. Tu commences à parler polonais, t'as besoin d'un très grand verre d'eau...

 

  Je vis Charlie s'éloigner vers la cuisine tandis que Rauxan me conduisait près de quelques chaises éparpillées contre le mur. Effectivement, pendant une seconde, j'étais repassée au polonais. Ce n'était pas volontaire. J'avais, en fait, bu bien plus que ce que je pensais.

  Assise sur une chaise, je pris le verre d'eau que Charlie me tendait et le descendit d'une traite. Je retenais un haut-le-cœur. Oui, j'avais trop bu.

 

  — Ca va ? me demanda Rauxan, qui s'était accroupie face à moi.

  — Ouais, soufflai-je. J'suis trop vieille pour les soirées étudiantes.

 

  Rauxan secoua la tête de dépit avant de se redresser. Je remarquai que Charlie était vraiment grand, en fait. Comparé à moi, pas tant que ça. Mais Rauxan... elle lui arrivait à l'épaule. Ils pourraient faire un couple mignon. Il pourrait. J'avais toujours mes réserves.

  — Whiskey, ça va ?!

 

  Kevin apparut devant moi tel un Pokémon - lui aussi. Ses yeux me fixait avec inquiétude. Lui, au moins, il avait désaoulé ; et les menaces d'Aurora avaient été efficaces, il ne semblait pas avoir repris un seul verre.

  Je remarquai aussi qu'en se précipitant vers moi, il avait bousculé Rauxan que Charlie avait rattrapé de justesse.

 

  — Kevin, dis-je de ma voix de conseillère-psy. Tu viens de bousculer Rauxan. Excuse-toi.

  — Hein ? Oh ! dit-il en se tournant vers elle. Désolé !

 

  Rauxan fit un geste de la main pour indiquer à Kevin que ce n'était pas grave, tout en retrouvant son équilibre.

 

  — Ca va, Whiskey ? souffla la voix de Joey près de mon oreille.

 

  Je tournai la tête pour rencontrer les yeux sombres de la jolie métisse. En faisant ça, je remarquai qu'Aurora se tenait juste derrière elle, et Paolina avait rejoint la gauche de Rauxan - à une rapidité impressionnante. Toutes les quatre me regardaient avec inquiétude.

  A ce moment-là, une désagréable sensation se logea dans ma gorge, m'empêchant de parler. Je ne voulais pas qu'elles s'inquiètent pour moi. J'allais bien ; j'avais juste trop bu. Ce qui m'était déjà arrivé à de nombreuses reprises et j'allais m'en sortir. Comme à chaque fois.

  Je pris une grande inspiration et souris à Joey qui était de loin la plus inquiète des quatre. Comme toujours.

 

  — Je crois- Je crois que je vais me rentrer, hein. J'suis trop vieille pour ces conneries. Ma petite Joe, pour la prochaine fois, faut qu'on interdise aux garçons d'inviter des moins de 21 ans. J'dois déjà gérer Kevin...

  — Je suis tellement désolé, Whiskey ! s'exclama se pauvre Kevin, serrant mes mains bien trop fort dans les siennes. Tellement, tellement désolé ! Je te promets que je ne boirais plus jamais une goutte d'alcool !

  — Ouais, ouais.

 

  J'ébouriffai les cheveux roux de ce cher Kevin, l'obligeant à me lâcher. Je n'étais pas d'humeur à l'avoir sur le dos à essayer d'être gentil et prévenant. C'était un bon gamin, mais je n'étais pas sa mère, ni sa petite amie. Même s'il l'aurait bien voulu. Que je sois sa petite amie, je veux dire. Pas sa mère.

 

  — Tu veux qu'on appelle Tim pour qu'il vienne te chercher ? demanda Paolina, poussant Kevin pour se placer elle aussi accroupie face à moi. T'as vraiment pas bonne mine, Wis.

  — Non, c'est bon. Je vais prendre un Uber. Timmy doit déjà dormir...

 

  Je me relevai doucement, m'appuyant malgré moi à Kevin qui avait suivi le mouvement. Je me sentais vraiment plus mal que ce que je pensais. Et ce n'était pas dû à l'alcool. Du moins pas uniquement.

 

  — D'accord, mais tu nous envoies un message quand t'es arrivée, ok ? ajouta Aurora avant de venir déposer un baiser sur ma joue. Repose-toi, hein.

 

  Je lui souris et lui demandai de dire au revoir à Henry de ma part ; j'espérais bien le voir une nouvelle fois avant qu'il ne reparte pour l'Angleterre - mais vu comme cela se passait bien entre les tourtereaux, je ne doutais pas qu'il repasse par San Francisco après son séminaire.

  Tandis que Kevin me prenait par un bras, Joey vint s'accrocher à l'autre. Je tournai la tête vers elle et lui souris. Elle n'avait pas besoin de me dire quoi que ce soit, je pouvais voir l'inquiétude dans son regard. Et puis, de toute façon, il y avait bien trop de monde qui n'étaient pas de ses amis qui nous observaient pour qu'elle dise quoi que ce soit.

  Je lui fis un clin d'oeil, à elle et aux autres filles, avant que Kevin ne m'aide jusqu'à la porte de l'appartement. Il m'aida même à descendre jusqu'au pied de l'immeuble. C'était vraiment un bon gamin. Même s'il dépassait parfois - souvent - les limites du raisonnable.

 

  — T'es sûre que tu veux pas que je te raccompagne, Whiskey ? Pour me faire pardonner, et puis ta copine a raison, t'as pas une bonne tête. C'est à cause de moi ? De ce que j'ai fait ce soir ? Ou du commissariat ? Tu sais, j'suis vraiment désolé.

  — Kevin, soupirai-je, fermant les yeux à la fois d'exaspération mais aussi parce que la boule dans ma gorge revenait en force et menaçait de me faire pleurer - Kevin m'avait déjà vu pleurer une fois, ça n'arriverait pas deux fois. J'ai beaucoup de choses en tête en ce moment, tu dois bien t'en douter...

  — C'est à cause de l'autre Ricardo, là ? Tu veux que j'aille lui casser la gueule ?

  — Kevin.

  — Désolé, dit-il, ses épaules se voutant. Mais j'aime pas quand t'es triste. Tu mérites pas d'être triste.

  — Fais pas la tête, dis-je en ébouriffant à nouveau ses cheveux. Je suis pas triste, je suis préoccupée. Et puis arrête de t'inquiéter pour moi, tu as aussi tes propres soucis. Je gère les miens, t'en fais pas.

  — Mais-

 

  Kevin n'eut pas le temps de terminer sa phrase, le Uber que j'avais commandé s'arrêtait devant nous. Je souris à Kevin.

 

  — Je vais bien, Kevin, ok ? Retourne à la soirée, je me débrouille pour rentrer. Et c'est pas parce que je suis partie que tu peux boire, hein ? Les filles te surveillent.

  — Ouais...

  Je montai en voiture, et fis signe à Kevin tandis que le chauffeur démarrai. Une fois que l'immeuble de Joey ne fut qu'un petit point loin à l'horizon, je laissai échapper le plus long soupir. Qu'est-ce qu'il était en train de m'arriver, exactement ?