L'HABIT NE FAIT PAS LE PONEY

Chapitre 5 - Rauxan et les garçons

RAUXAN.

 

  Il était déjà dix-huit heures trente passées, le soleil se cachait derrière une épaisse couche de nuages gris depuis ce matin, mais j’étais quand même là, avec ma plus grosse paire de lunettes de soleil, au beau milieu de la supérette, à la recherche de provisions pour le début de la soirée. Les filles du poney-club devaient venir se préparer chez moi pour la Fête du Printemps qu’organisaient les colocataires de Joey, et j’étais en rupture… d’à peu près tout.

  Cela faisait presque deux semaines que je me faisais livrer des plats préparés et que je ne sortais que par nécessité extrême ; c’est-à-dire que je ne sortais jamais. J’étais juste allée jusqu’aux studios hier, parce que le big boss m’y avait obligée.

  Je serais bien restée planquée dans mon appartement pendant encore au moins six ans, moi.

 

  Armée de mon sac cabas, j’entassais le plus rapidement possible ce dont j’avais besoin pour ces quelques heures chez moi : de quoi boire, de quoi manger et du papier-toilette. J’espérais vraiment que ce ne soit pas Charlie ce soir à la caisse. J’aurais pu aller dans une autre supérette, un peu plus loin. Mais j’étais limite sur mon planning. Celle de Charlie était la plus proche ; donc il me fallait ravaler ma honte et mon embarras.

  J’approchais de la caisse à tâtons, vérifiant discrètement combien de caisses étaient ouvertes - seulement une. Un coup d’œil rapide entre les personnes faisant la queue… Oui ! A la caisse se tenait une très jolie blonde, qui ne devait pas avoir plus de dix-huit ans. Charlie n’était nulle part, par-fait !

 

  Je rentrais à l’appartement beaucoup plus légère mais toujours les lunettes noires sur le nez (les rumeurs sur Oscar et moi ne s’étaient pas tassées, bien au contraire). Joey m’attendait déjà devant la porte de l’immeuble, assise à même le sol, un casque aussi gros que sa tête sur les oreilles. Lorsqu’elle me vit, elle sauta sur ses pieds en laissant tomber son casque autour de son cou et me prit dans ses bras.

  Joey n’avait jamais été quelqu’un de tactile, tout au contraire. Elle était timide et renfermée et avait toujours été de nature distante. Depuis que je la connaissais, tout du moins. Qu’elle m’enlace en disait long sur le  stress qu’elle devait subir à ce moment-là.

  — Hey, Joe ! Ça va ? demandai-je prudemment.

  Elle secoua vivement ses (splendides) boucles brunes tout en me serrant un peu plus fort.

  — Aller, viens. J’ai acheté des gaufrettes et du beurre de cacahuètes. On va se faire des sandwichs. Ça fera un tapis dans notre estomac pour éponger l’alcool de ce soir.

  — T’as vraiment des idées bizarres.

  — Je sais, c’est ce qui fait mon charme, déclarai-je en ouvrant la porte de l’immeuble et entraînant Joey dans l’ascenseur.

 

  Une fois dans l’appartement, je rangeai les quelques courses tandis que Joey se laissait tomber dans le canapé armée d’une cuillère et du bocal de beurre de cacahuètes.

  — Les garçons ont prévu un thème, au fait, dit Joey avant d’enfourner une cuillère bien remplie dans sa bouche.

  — C’est quoi cette fois ? demandai-je tandis que la porte d’entrée s’ouvrait sur Aurora et Whiskey.

  — J’espère qu’ils ont compris que le thème de l’année dernière était une très mauvaise idée, s’exclama Aurora. 

  — C’était quoi, déjà ? Ah oui ! Cinquante nuances de Grey

  — Très. Mauvaise. Idée, appuya Aurora avant de déposer un baiser sur ma joue puis sur celle de Joey.

  — Notre très chère Dawnie, commença Whiskey en prenant un accent anglais, est d’humeur… comment dire…

  — Bavarde ? proposa Joey alors qu’Aurora lui tirait la langue.

  — Dawnie, hein ? s’éleva la voix au roulis italien de Paolina qui entrait dans l’appartement chargée de deux sacs cabas.

  Le visage d’Aurora tourna au rouge écrevisse. Son teint de porcelaine prenait rarement des couleurs estivales, elle ne bronzait pas. Mais la moindre pointe d’embarras se lisait immédiatement par l’apparition de rose puis de rouge sur ses joues. Cela ne faisait souvent que renforcer son air candide et son adorabilité - je sais, ce n’est pas un vrai mot.

  — T’as emmené combien de paires de chaussures ? tenta Aurora.

  — Huh-huh. Change pas de sujet, dis-je en déposant cinq verres sur le bar et une bouteille de vin que Whiskey entreprit d’ouvrir. On veut tout savoir sur le merveilleux Professeur Henry Carlisle. Et j’ai dit tout.

  Paolina s’assit à même le sol et commença à sortir méthodiquement les boîtes de chaussures qu’elle avait apportées, Joey se décala sur le canapé pour fixer Aurora assise à côté d’elle et enfourna une énième cuillère de beurre de cacahuètes dans sa bouche. Whiskey servit quatre des cinq verres d’une bonne dose de vin et j’en posai trois sur un plateau que je déposai sur la petite table basse. Je ne boirais pas pour le moment ; étant la responsable maquillage et coiffure de mes amies pour la soirée, c’était mieux si je gardais les idées claires pour le moment.

  Je me dirigeai d’ailleurs vers les portants de vêtements que j’avais sortie de ma chambre pour les mettre dans le salon tandis qu’Aurora commençait à raconter les quelques jours passés avec son cher et tendre. Ils étaient vraiment trop mignons.

  — Il est donc venu me chercher le soir… Roxie m’a aidé à me préparer, je pense que j’aurais pas été en état d’enfiler quelque vêtement que ce soit. On est allé dans un petit restaurant sympa, pas trop guindé. Une brasserie.

  — Il portait quoi ? demandai-je, en bonne professionnelle que j’étais.

  — Mieux, t’aurais pas une photo ? demanda Paolina en attrapant son verre de vin sur la petite table.

  La main d’Aurora disparu dans son sac à main pour réapparaître tenant son téléphone portable. Elle y farfouilla quelques secondes avant de tourner l’appareil vers son audience - nous.

  Ils avaient apparemment fait les touristes après leur dîner. Ils se tenaient tous les deux sur le pont du Golden Gate, les lumières de la ville derrière eux. Aurora regardait l’objectif - ils avaient sûrement demandé à un passant de les prendre en photo, elle portait une très jolie robe vintage bleu canard ceinturée par une bande de soie crème et ses épaules étaient recouvertes par son éternelle veste en cuir noir. On avait décidé de relever ses cheveux blonds dans une haute queue de cheval, et j’avais appliqué un maquillage discret sur son visage de poupée.

  Henry, lui, était… terriblement charmant.

  Les Européens avaient un goût sûr, c’était un fait. Après tout, nous comptions Milan et Paris, deux des plus célèbres cités de la mode. Mais les anglais avaient ce style qui leur était propre et qui rendait tout si… charmant. Oui, c’était vraiment le mot. Charmant. Henry portait un pantalon noir près du corps et ce qui semblaient être des Converse® grises ou blanches, sa cravate sombre disparaissait presque dans la couleur semblable de sa chemise ajustée. Il portait également une veste de costume. Il regardait Aurora avec un sourire... cette photo était parfaite en tout point.

  — Vous êtes beaucoup trop comme des personnages de comédie romantique. C’est un petit peu exaspérant… non, pas exaspérant. Frustrant, déclara Joey.

  — Ne t’inquiète pas, Joe. Tu vas bientôt ressembler à une héroïne de comédie romantique aussi avec Angie… dis-je en sélectionnant une tenue sur le portant avant de regarder Paolina. T’as emmené ta paire de sandales crème ?

  Paolina attrapa une boîte en carton de petite taille et me la lança avec expertise ; elle contenait bien la paire de fines chaussures d’été. Le système de rangement de chaussures de notre avocate préférée était vraiment exceptionnel compte tenu du nombre de paires qu'elle possédait. Il mériterait son propre article dans In Style, ou Vogue, ou Marie-Claire, ou un magazine du style…

  — Il est si grand, n’empêche. Et si chétif. Sérieusement ! s’exclama Whiskey sous nos regards amusés. Il est plus grand que moi, mais j’suis certaine que je peux le porter, il a l’air tout… non, en fait, j’aurais trop peur de le casser.

  — Il est pas si chétif que ça, corrigea Aurora. Il a les muscles définis, mais il fait pas vraiment de sport. C’est juste qu’il marche partout à Londres et… quoi ?

  — Et comment tu sais qu’il a les muscles définis ? demanda Whiskey en reprenant l’accent anglais, une expression pleine de sous-entendus sur le visage.

  Aurora se raidit et son visage, son cou et son décolleté se peignirent d’un rouge carmin ; je ne l’avais jamais vu aussi embarrassée. Elle se saisit d’un coussin près d’elle et tenta, en vain, de s’y enterrer. Nous éclatâmes toutes les quatre de rire ; trop mignonne.

  — C’était comment ? demanda Whiskey, ne se délaissant pas de son expression perverse.

  — Arrête de l’embêter, Wis ! rit doucement Joey en frottant le dos d’Aurora, seule partie de son corps accessible vu comme elle était recroquevillée sur elle-même, le visage toujours dans le coussin.

  — Hé, j’suis à la diet, moi, je vous rappelle. Il faut bien que je me nourrisse autrement.

  Je lançai un coussin en direction de Whiskey qui le rattrapa tout en balançant son verre de vin dans l’autre main pour ne pas en mettre partout. Un grand sourire fendait son visage en deux ; elle était tellement belle lorsqu’elle souriait, pas étonnant qu’elle attirait des maris et femmes potentiels à tous les coins de rue.

  — T’es irrécupérable !

  — Mes chéries, sachez que vos histoires d’amour dignes de téléfilms de Noël seront mon carburant pour survivre aux prochains mois. Surtout maintenant que je suis une dealeuse présumée.

  — Une quoi ? s’exclama Aurora, redressant la tête.

  — Longue histoire, répondit Whiskey d’un geste de la main. Le plus important à retenir de la journée de l’Enfer comme je l’appellerai à présent, c’est que j’ai rencontré Wyatt-le-mafieux et qu’il ressemble à un mannequin de magazine qui se serait enfui de la couverture du dernier Vanity Fair.

  — Pourquoi, il était en 2D ? lâcha Joey, engloutissant une cuillère de beurre de cacahuète alors que Paolina éclatait de rire.

  — Non. Mais il regardait Paolina comme s’il voulait en faire son quatre heures. Et son dîner. Et son petit déjeuner.

  — Oh mon dieu, grogna l’intéressée.

  — T’es à fond, Wis, ce soir ! déclarai-je en sortant une cinquième tenue des portants pour la poser sur le canapé.

  — J’ai eu une semaine de merde, une vraie semaine de merde. Un mois de merde, je dirais, même. En plus, je vous rappelle qu’il y aura certainement des étudiants à la soirée des garçons… ça va être comme faire des heures sup.

  — Aller, viens, ça va aller, madame la conseillère-psychologue. Je commence avec toi, dis-je finalement en la prenant par la main pour la faire s’assoir sur une chaise plus basse que les tabourets de bar. Maquillage et coiffure ; ensuite Lina, Aury, Joe et j’me ferais un truc vite-fait à la fin. En attendant, dites-moi ce que vous pensez des tenues que j’ai choisi, changez si besoin. Et surtout laissez-moi du vin !

  Whiskey s’installa et ne bougea plus, yeux fermés, me laissant faire ce que je voulais sur son beau visage. Elle - et les quatre autres - avait vraiment une confiance totale dans mes talents, ce qui me mettait, en fait, une pression considérable. Bien plus qu’au travail.

  Aurora se tenait debout à côté du canapé et plaquait la robe que j’avais choisi pour elle contre son corps, elle regardait Paolina qui lui tendit une paire de babies vernies avec une expression qui disait clairement : “changer quoi, elle choisit toujours parfaitement, de toute façon”. Je savais que ce regard voulait dire spécifiquement cette phrase parce qu’elles me l’avaient toutes plusieurs fois répéter.

  — Au fait, Rauxan. C’en est où cette histoire avec Oscar. Et Charlie. Et Kurt, demanda Joey tout à coup.

  — Je voulais vous en parler, dis-je dans une grimace. J’ai besoin d’avis.

  — Nous sommes tout ouïe, déclara Paolina en comparant deux paires de chaussures avec sa tenue.

  — Desmond, le big boss, m’a proposé quelque chose. Enfin, lui et l’agent d’Oscar. Et… je sais pas quoi faire. Je sais pas quoi faire du tout.

  — C’est-à-dire ?

  — Vous le savez, Oscar est un imbécile récidiviste, et apparemment son attitude est en bonne voie de lui coûter des contrats.

  — Pas étonnant, marmonna Whiskey, les yeux toujours fermés. Il a enchaîné les conneries récemment.

  — La dernière en date étant la propagation de la rumeur sur nous deux, ajoutai-je en prenant un autre pinceau pour travailler le teint de Whiskey. Desmond et… je sais plus son nom pensent que ce serait une bonne idée de surfer sur la rumeur et de la confirmer.

  — Mauvaise idée, déclara Whiskey d’emblée.

  Je soupirai et baissai mon pinceau avant de continuer. Il y avait pire.

  — En fait, ils voudraient qu’on confirme qu’Oscar et moi étions bien en couple mais que nous nous sommes séparés. Et qu’on lance une nouvelle rumeur, comme quoi je sors maintenant avec Kurt, ce qui entraîne une rivalité entre les deux garçons, et… comme leurs personnages sont rivaux aussi dans la série, ils veulent… je sais pas trop. C’est tordu leur truc.

  — C’est malsain, déclara Aurora. T’embarque pas là-dedans, Rox.

  — Je suis d’accord, dit Joey. Et puis ça t’apporterait quoi, à toi ?

  — Au début j’ai refusé et puis… ils m’ont proposé de faire avancer les choses pour ma carte verte. Desmond a de l’influence, il connait des gens au F.B.I. ou je sais pas quoi… j’suis toujours sur liste d’attente, et mon visa de travail sera obsolète dans deux ans…

  — Cazzo !

  — Kurwa !

  — Merde !