101 NOT FOUND

Chapitre 8 - Bougie parfumée

  Contrairement à ce que nous avait dit Celenia, son frère n'était pas un cliché. Il n'avait pas ce look spécifique qu'on donne aux occultistes : les grigris par millier autour des poignets et du cou, les vêtements colorés mais sombres... Non, il avait plutôt le look d'un mannequin. Ciselé comme les statues grecques. Par contre, sa boutique... il n'avait certainement pas changé la décoration depuis qu'il avait hérité de l'endroit : des babioles, des bibelots, flacons, fioles aux milles couleurs, livres reliés en cuir, et cette odeur caractéristique de bois de cheminée et de poussière. Je m'attendais à croiser un fantôme ou un mini démon rouge et violet à tout moment.

 

  Nikolaï s'enfonça un peu dans l'échoppe bien plus grande que je ne l'aurais pensé vue de l'extérieur. Il s'adossa au comptoir où était disposé de l'encens dont le petit filet de fumée répandait une odeur de patchouli. Il me regarda de haut en bas. Encore. Qu'est-ce qu'il y avait de si intéressant à regarder, exactement ? Urg. J'espérais qu'il ne m'avait pas demandé de venir ici parce qu'il avait lui aussi succombé à ma malédiction. Dans le doute, je regardais rapidement autour de moi pour trouver ce avec quoi je pourrais le frapper s'il tentait quoi que ce soit. Même si j'étais ceinture noire de karaté, il était quand même plus grand et plus large que moi. On n'était jamais assez prudente.

 

  — Quoi ? finis-je par dire alors qu'il continuait de me regarder en silence.

  — Pourquoi les auras des gens qui posent les yeux sur vous changent subitement ?

  — Très bonne question. Mh-hm. Et pourquoi le ciel est-il bleu ?

 

  Nikolaï me regarda avec une expression qui dépeignait clairement le fait qu'il ne me trouvait pas drôle du tout. C'était pas plus mal, je n'essayais pas d'être drôle. Il me pensait pour un gourou omniscient ou quoi ? Il était peut-être capable de voir les auras des gens changer lorsqu'ils m'approchaient, mais tout ce que moi je pouvais voir c'était des gens qui me draguaient et me faisaient des propositions douteuses sans que j'ai rien demandé.

 

  — Je viens vous voir pour avoir des réponses. Pas pour que vous me posiez des questions auxquelles je ne peux pas répondre. Tout ce que je sais c'est que depuis trois jours, on m'a proposé des rendez-vous... et d'autres choses, plus de quarante fois. À chaque fois par des personnes différentes. Et je sais aussi que ce n'est pas normal ; même si Zera s'acharne à me dire que c'est juste l'univers qui se rend enfin compte que je vaux le coup d'être « courtiser ».

  — Courtiser ?

 

  Je fis un geste de la main pour l'arrêter. Zera avait parfois un vocabulaire d'un autre temps. Ça faisait partie de son charme. On finissait par s'y habituer. Même si, parfois, il fallait quand même que je cherche discrètement sur internet ce que ça voulait dire.

 

  — Vous entendez quoi, exactement, par cette histoire d'aura qui change près de moi ?

  — Lorsqu'on était dehors, commença-t-il en soupirant, les deux personnes qui vous ont abordé avaient une aura verte. Ça indique qu'elles étaient dans une dynamique romantique. Ça ne m'a pas perturbé plus que ça vu qu'elles venaient vous draguer. Par contre. Un type qui arrivait vers nous, qui allait Dieu sait où, avait une aura rouge jusqu'à ce qu'il pose les yeux sur vous. Elle est tout de suite passée verte. La personne avec qui il était a eu le même changement de couleur d'aura. Pareil, en vous regardant. Ce n'est pas normal. Certes, les auras sont modifiées selon l'état d'esprit dans lequel se trouve la personne. Mais ça ne peut pas se faire de cette manière-là.

 

  Je pris le temps d'intégrer tout ce que me disait Nikolaï. Il ne me prenait pas pour une folle. C'était déjà ça. Et il confirmait que ce que je ressentais était légitime. Il y avait bien quelque chose d'étrange dans le déroulé des derniers jours.

 

  — Ok... et... il y aurait une explication ?

  — Aucune idée, répondit-il. Sûrement. Je peux interroger les cartes. Voir si ça nous apprend quelque chose. Si vous voulez.

 

  Je hochai vivement la tête. J'étais prête à n'importe quoi pour trouver une explication à ce qu'il m'arrivait. Et comme cela n'était clairement pas scientifique ou social... ou une mauvaise blague d'une de mes deux amies... c'était forcément quelque chose qui me dépassait. Donc autant faire parler les oracles et les tarots.

 

  Nikolaï passa de l'autre côté du comptoir et déplaça l'encens pour faire de la place. Il attrapa ensuite un paquet de cartes de tarot divinatoire aux dessins noirs et or absolument magnifiques. Je m'attendais un peu à ce qu'il dessine un pentagramme sur le plateau ou au moins qu'il allume des bougies avant de commencer le tirage... mais non. J'étais peut-être un peu déçue. Mais l'important était qu'il trouve ce qui clochait dans l'alignement planétaire. Ou juste dans mon alignement karmique. L'un ou l'autre.

 

  Il battit les cartes pendant quelques longues secondes avant de me demander de couper le tas. Il prit les deux cartes de la coupe et les plaça face cachée sur le côté. Ensuite, il rassembla le jeu et les étala sur le comptoir d'un mouvement du bras semi-circulaire. Il faisait tout cela avec une agilité déconcertante. Ses mouvements étaient fluides et les cartes glissaient les unes sur les autres. Je lui indiquais trois cartes qui, sans que j'explique pourquoi, attiraient mon attention. Il les sortit du jeu et les plaça, face cachées, devant moi avant de ranger le reste.

 

  Une à une, il retourna les trois cartes, puis les deux qu'il avait mis de côté : l'Impératrice, la Roue de la Fortune, le Chevalier de coupe, le neuf de coupe et le huit de coupe.

 

  Je n'avais aucune idée de ce que cela signifiait. Les deux de côté étaient à l'envers de mon point de vue. Les trois autres à l'endroit. Je savais que ça avait une importance.

 

  Je relevai les yeux vers Nikolaï qui, lui, me fixait. Il devrait pas plutôt lire son petit cahier où y'a les explications des cartes ? Ou, même, juste, regarder les cartes que j'avais tirées ?

 

  — Quoi ? J'vais mourir ?

  — Oui, dit-il le plus sérieusement du monde. Tout le monde meurt un jour.

 

  Je lui lançai le regard le plus blasé que j'avais dans mon arsenal. Sa langue était encore plus acérée que celles de Celenia et Zera réunies. Et c'était peu dire.

 

  — Très drôle, Nikolaï.

  — Uh-hu. Y'a que mes parents qui ont le droit de m'appeler comme ça. Pour le reste du monde, c'est Kay.

  — Ok. Kay. Qu'est-ce que disent les cartes ?

  — Ça, commença-t-il en désignant les deux cartes sur le côté, ça me dit que vous êtes confuse et pas vraiment satisfaite de la situation actuelle.

  — Ouais. J'avais pas besoin des cartes pour savoir ça.

  — Ces trois-là sont plus intéressantes. Mais c'est marrant, elles me disent un truc... J'ai l'impression d'avoir déjà vu cette suite spécifique.

  — C'est pas si étonnant que ça, statistiquement, c'est possible.

  — Il n'y a pas de statistique dans le tirage divinatoire, répondit Kay en se tournant vers la minuscule bibliothèque creusée à même le mur juste derrière lui.

 

  Elle devait faire à peine vingt centimètres de large, ça faisait deux ou trois livres par rayon, mais elle était creusée du sol au plafond. Kay chercha quelques longues secondes avant d'attraper un ouvrage en cuir rouge d'assez petite taille relié par un cordon doré. Il l'ouvrit et feuilleta quelques pages. Je remarquai que la couverture était gravée d'un cœur aux ailes d'ange... On pouvait pas faire plus kitch, franchement.

 

  Kay referma le livre d'un coup sec et leva les yeux vers moi.

 

  — Je peux refaire un tirage ?

  — De tarot ?

  — D'oracle. Je voudrais vérifier quelque chose.

  — Ouais. Ok.

 

  Il attrapa un autre paquet de carte derrière le comptoir, bien plus épais que celui du jeu de tarot, mais avec des dessins tout aussi magnifiques, et les battit avec vigueur. Sans en laisser échapper une seule, c'était quand même très impressionnant. S'il voulait un jour se reconvertir, il pouvait tout à fait devenir croupier.

 

  Cette fois-ci, il ne me demanda pas de choisir des cartes mais retourna simplement les deux qui se trouvaient sur le haut du paquet. L'Ange terrestre et la Fuite de l'Amoureux. Je n'avais jamais vu ce genre de cartes. C'était un oracle de quoi, exactement ?

 

  — Huh, laissa échapper Kay, sans rien ajouter.

  — Huh quoi ?

  — Tu vas mourir.