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Chapitre 6 - Kourabiedes

  Zera grognait à chaque fois que Celenia lui donnait les indications sur où placer les décorations sur le sapin. Les employés du bar avaient eu le droit de rentrer chez eux pour dormir après la nuit blanche, mais Zera et moi n'en avions apparemment pas le doit. « Parce que vous êtes pas mes employées, mais mes meilleures amies chéries », avait avancé Celenia comme raison pour nous priver de repos. Et surtout pour nous forcer à l'aider à mettre les décorations de Noël dans le bar. Mais, au moins, elle nous nourrissait de Kourabiedes – des espèces de boules de pâte aux amandes dont Zee raffolait.

 

  Il était vrai que le réveillon se rapprochait à une vitesse folle. Et je n'avais, d'ailleurs, toujours pas fait mes achats de cadeaux. Cela dit, à part Celenia... Zera refusait tout cadeau à Noël, mes parents étaient partis voir notre famille éloignée en Angleterre... Donc, ouais. C'était pas forcément super urgent, les cadeaux, en fait. Et puis, franchement, ce n'était pas ma préoccupation première sur le moment.

 

  Une guirlande de paillettes dorées atterrit sur mon visage alors que je regardais le plafond en bois, allongée sur la table de billard. Je me redressai.

 

  — Quoi. Je suis en crise.

  — T'as d'la chance que je t'ai pas envoyé ce casse-noisette en bois, répondit Zera. Viens m'aider. Celenia est une horrible boss, j'suis pas payée et elle m'autorise même pas à aller aux toilettes.

  — Parce que je sais très bien que tu te barrerais par la fenêtre.

  — N'importe quoi.

 

  Celenia imita mon regard que nous posâmes toutes deux sur Zera. Elle s'enfuirait à la première possibilité, quitte à devoir contorsionner son corps pour le faire passer par une minuscule ouverture. Elle détestait Noël à ce point-là. Evidemment, Celenia et moi savions très bien pourquoi elle détestait cette période de l'année. Elle nous l'avait raconté ; on avait vraiment beaucoup bu ce jour-là. Et elle nous avait aussi fait promettre de l'aider à se forcer. Parce qu'elle ne voulait pas finir sa vie aigrie à cracher sur les petits lutins des centres commerciaux. Bien entendu, elle ne se souvenait absolument pas de nous avons dit ça en se réveillant le lendemain avec la pire des gueules de bois. Sinon, ça serait trop facile. Mais Leni et moi avions décidé de nous en tenir à ce qu'elle nous avait fait promettre.

 

  — Si je dois supporter Celenia le tyran, alors toi aussi, Matty. Donc ramène ton postérieur ici tout de suite. Tu dormiras quand tu s'ras morte.

  — Je dors pas. Je suis en crise, je t'ai dit.

  — À cause de quoi, encore ?

 

  Zera devenait vraiment de mauvaise humeur lorsqu'on la mettait à côté de quoi que ce soit qui ait un lien avec Noël. On la laisserait sûrement tranquille les prochains jours vu comment décorer le sapin la soûlait. Cela dit, elle parlait toujours avec une honnêteté parfois un peu violente. Donc même si on avait été au mois de juillet, elle m'aurait sûrement répondu de la même manière.

 

  — J'avoue quand même, intervint Celenia en tendant un ange disséminant des paillettes blanches sur le sol à Zera, que le fait que ton boss ait une photo de lui dans son bureau est bizarre. Parce que bon, ça serait à la salle de gym... ça pourrait être des photos d'évènements que vous avez faits, comme j'ai, moi, derrière le bar. Mais là, dans son bureau à la succursale de l'exploitation de ses parents... c'est super étrange.

  — Ouais. Bon, d'accord, c'est un peu flippant, avoua Zera. Tu penses qu'il en pince pour toi ? Genre. Pour de vrai ? Ou c'est juste un stalker ?

  — Il a pas la vibe d'un stalker, déclara Celenia comme s'il s'agissait d'une vérité vraie et incontestable – ce qui l'était probablement, elle savait admirablement bien cerner les gens.

  — Je sais pas, répondis-je.

 

  Je ne savais vraiment pas. Mon cerveau était totalement vide. Je n'arrivais pas à penser. Je revoyais en boucle la scène dans ma tête. L'employé de Camden qui me fixe, puis qui a une sorte d'illumination. J'avais vraiment cru qu'il allait me faire une déclaration d'amour, là, comme ça, spontanément. Après tout, j'étais plus à ça près. Sauf que non, il avait dit quelque chose de pire. Oui, pire. « Hé, mais je t'ai déjà vue ! T'es la meuf en photo dans le bureau du boss ! » J'avais eu l'espoir bref qu'il me prenait pour quelqu'un d'autre. Que ce n'était pas moi sur ladite photo. Mais j'avais tourné mon regard vers Camden qui avait dépassé le stade Po des Teletubbies et se rapprochait de plus en plus de la couleur d'une betterave. Ok. Donc j'étais bien la meuf en photo dans son bureau. Mais je ne pouvais pas être la seule. C'était forcément une photo d'équipe de la salle de sport, non ?

 

  Je voyais encore le regard fuyant de Camden, son expression embarrassée... Je me souvenais clairement mais je n'arrivais pas à me dire que c'était la réalité. Je n'arrivais pas à me dire que ce n'était pas une hallucination due au manque de sommeil.

 

  — Ou alors, il a été touché par ta fameuse malédiction, proposa Zera.

  — Mais c'est ça ! m'exclamai-je en descendant du billard pour m'approcher de Celenia et Zera. C'est forcément ça, Camden ne peut décemment pas en pincer pour moi. Ça défie toute logique. Donc, c'est forcément à cause de ce truc qui me fait avoir plein de prétendants de partout.

  — Ou alors, tu lui plais vraiment et il est juste très, très maladroit.

  — Camden n'est pas du genre maladroit, objectai-je.

  — Ça, t'en sais rien, amour. Regarde, il est canadien. Il peut pas être méchant s'il est canadien.

  — C'est cliché, c'que tu dis, Leni, dit Zera en fronçant les sourcils.

  — Parfois, les clichés sont vrais, Zee. Tiens, regarde mon frère... commença Celenia avant de s'arrêter, comme toucher par la grâce. Mon frère ! Mais oui !

  — Qu'est-ce qu'il a ton frère ?

  — Il pourrait sûrement t'aider avec ton histoire de malédiction.

  Zera et moi échangeâmes un regard. Aucune de nous n'avions jamais rencontré le frère de Celenia qu'elle s'acharnait à appeler Koala, ce qui faisait que nous n'avions aucune idée de son véritable prénom. La seule chose qu'elle nous avait dite, c'était qu'il était plus vieux et avait été adopté quand elle avait deux ans. À part ça, aucune idée de ce à quoi il ressemblait ou ce qu'il faisait dans la vie. Il aurait tout aussi bien pu être un psychopathe tueur de chats chauve à la fois bedonnant et squelettique.

  — Et il ferait ça comment ? Il a des ondes anti malédiction ? commença Zera en montant sur l'escabeau, une guirlande rouge dans les mains.

  — Presque, répondit Celenia sans se formaliser du ton moqueur de Zee. Il est occultiste, je suis sûre qu'il voudra bien te tirer les cartes ou lire ton aura et trouver ce qui ne va pas.

  — Occultiste ?

  — C'est un vrai métier, ça ?

  — Il tient surtout la boutique de vaudou et de magie de ma grand-mère. Mais il a aussi un petit don, donc tu risques rien à aller le voir, amour. Faut juste que tu lui dises que tu viens de ma part, sinon il va t'envoyer bouler.

  — Tu penses vraiment qu'il peut m'aider ? demandai-je en m'avançant vers elle, posant mon menton sur son épaule et enroulant sa taille avec mes bras. J'suis vraiment maudite, j'te promets.

  — Mais oui, Koala est un bon gamin. Un peu taciturne, mais c'est un gros nounours, en fait.

  — Par contre, ma Leni, si Matty y va en l'appelant Koala, pas sûre qu'il l'accueille super bien.

  — Ah. Ouais, dit-elle en fronçant les sourcils. Nikolaï. Il y a la carte de la boutique sur le présentoir là-bas.

  — Ok, donc t'iras voir le frère russe de notre Leni pour voir s'il peut te débarrasser de ta pseudo malédiction, déclama Zera dramatiquement en descendant de son perchoir pour s'approcher de Celenia et moi. Mais avant, tu m'aides à décorer ce foutu sapin !