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Chapitre 5 - Lèvres bleues

  Qu'est-ce qu'il fout là, lui ?! Je pris une deuxième – ou troisième – fois le temps de détailler du regard le type qui était en train de dresser le sapin dans la grande salle du Comet. Après tout, j'avais pu me tromper. Ce mec était peut-être un sosie de Camden. J'espérais que ce soit un sosie de Camden. Parce que bon, je devais me le coltiner déjà cinq à six jours par semaine, c'était pas pour aussi devoir voir sa tronche un dimanche. Et encore moins un dimanche lendemain de nuit blanche passée à être la cible de dragues lourdingues de, entre autres, une star d'internet à peine majeure et une médecin-urgentiste possiblement tarée...

 

  Et merde. Son débardeur se souleva juste assez pour confirmer qu'il ne pouvait s'agir que de Camden. Mon boss. Urg. Alors non, je ne l'avais pas formellement identifié par ses abdos, mais par l'immense cicatrice qui lui barrait le bas du dos. Souvenir d'une mauvaise blessure qui l'avait fait arrêter sa pratique de la boxe de manière professionnelle pour devenir coach sportif.

 

  — Matty ? résonna la voix de Zera dans la cuisine où je m'étais planquée. Matty, qu'est-ce que tu fais ?

 

  Je me trouvais à côté des portes battantes menant derrière le bar, et regardais les hommes mettre en place le sapin sous l'œil avisé de Celenia par le hublot juste au niveau de mon visage.

 

  — Je me cache, que veux-tu que je fasse d'autre ! lui chuchotai-je.

  — Tu te caches de quoi ? Ne me dis pas que tu as peur que les mecs qui apportent le sapin soient touchés par ta malédiction...

  — Ça risque pas... tu vois le grand, très baraqué...

  — Va falloir que tu sois plus précise, ma chérie. Ils sont tous grands et baraqués.

  — Regarde bien, tu vas le reconnaître. Celui aux cheveux super courts blonds.

 

  Zera fronça les sourcils tout en regardant sans discrétion aucune par le hublot de la porte battante. Je vis au fur et à mesure des secondes la réalisation transformer son expression.

 

  — Camden ?! Qu'est-ce qu'il fout là ! C'est dingue ; je pensais pas que le voir porter autre chose qu'un survêtement le changerait autant ! Il est déjà pas désagréable à regarder à la base mais le jeans fait des merveilles sur lui...

  — Peut-être, mais j'ai pas envie de le voir ! Que ce soit en survêt, en jeans ou en costume de Père Noël. Je le vois assez la semaine pour ne pas avoir à me le coltiner le dimanche. Surtout quand je ressemble à ça, déclarai-je en me pointant du doigt.

 

  Sérieusement, je ne ressemblais à rien. Mes vêtements était non seulement de la veille au soir mais étaient complètement froissés d'avoir attendu si longtemps aux urgences, mon maquillage avait très certainement coulé, me faisant ressembler à un panda, et je préférais ne même pas savoir à quoi pouvaient bien ressembler mes cheveux.

 

  — Pourquoi tu t'inquiètes de ton apparence... ? Devant Camden, en plus ? Je croyais que vous pouviez pas vous piffrer ?

  — Rassure-toi, ça n'a pas changé. Mais Camden est le mec le plus superficiel et condescendant que je connaisse. Donc je ne vais clairement pas m'afficher devant lui comme ça pour qu'il prenne un malin plaisir à me rabaisser.

  — Comment tu peux être sûre que c'est ce qu'il ferait ? me demanda Zera, sceptique.

  — Parce qu'il l'a déjà fait. Tellement de fois, au boulot. Pas avec moi, mais avec d'autres de l'équipe. Après, qu'il s'étonne pas qu'on ne l'apprécie pas. C'est une vraie enflure, ce type.

  — Charmant.

 

  Je tournai machinalement mon regard vers le bar et rencontrai de nouveau les yeux bleus de Camden. Je laissai échapper le couinement le moins élégant du monde et m'accroupis au sol. Zera posa sur moi le regard le plus navré de son attirail.

 

  — Ouais, alors je pense pas que t'es besoin d'aller aussi loin, ma chérie. T'es peut-être pas super fraîche, mais pas au point de te cacher. Et puis, franchement, à te voir agir comme ça, on dirait que tu te caches parce que tu en pinces pour lui.

 

  Je ne crois pas qu'il soit possible de décrire l'expression de dégoût qui s'afficha sur mon visage à la supposition de Zera. Alors même que j'allais d'ailleurs lui répondre, la porte battante s'ouvrit sur Celenia, qui posa son regard interrogateur sur moi.

 

  — Qu'est-ce que... commença-t-elle avant de secouer la tête, sachant très bien qu'il n'y avait aucune raison satisfaisante à son goût pour expliquer mon comportement. Amour, passe devant, s'il te plait. J'aurais besoin de ton aide pour faire le sapin. Toi aussi, Zee. Tu te défileras pas comme l'année dernière.

 

  Zera émit un grognement de mécontentement. Noël, ça n'avait jamais été son truc, à notre strip-teaseuse préférée. L'année dernière, elle avait accepté de partir en séminaire pendant Noël et le Nouvel An, avec sa chef, qu'elle n'apprécie pourtant pas particulièrement, simplement pour ne pas avoir à subir les fêtes de fin d'année.

 

  Celenia nous regarda tour à tour pendant de longues secondes avant de laisser échapper son fameux soupir exaspéré qui annonçait qu’elle n’allait pas supporter nos attitudes encore très longtemps. Celenia était quelqu’un de très patient. Jusqu’à un certain point. Et le fait qu’aucune de nous trois n’avaient eu de véritable nuit de sommeil depuis… longtemps – presque 24 heures pour Zera – n’aidait pas la situation.

 

  — Bar. Maintenant.

 

  Zera passa la porte battante toujours en grommelant. Je lançai, désespérée, un regard suppliant à Celenia qui me le rendit d’un sourcil relevé, en mode « c’est peine perdue ma vieille ». Dans un soupir de résignation, je me remis debout, faisant souffrir les pauvres articulations. Parce que ouais, même en étant coach sportif, mes pauvres muscles arrivaient à leur limite avec si peu de sommeil à leur actif.

 

  Je passai, réticente, le pas de la porte et fus accueillie par le regard de Camden. Il me scrutait de la tête aux pieds avec ses iris si bleus qu'on pourrait les croire faux. Genre, passés au filtre turquoise. Comme dans les téléfilms de Noël, voyez ? Quand la caméra zoome sur le love interest de la fille et qu'il est anormalement beau ? Bah, là, même effet. Sauf que Camden ne faisait très clairement pas partie de mes prétendants potentiels.

 

  Enfin, normalement.

 

  — King, me salua Camden en regardant par la suite, brièvement, Zera puis s'attardant sur Celenia. C'est donc là le bar de ta p'tite copine dont tu n'arrêtes jamais de parler ?

  — Hein ? répondis-je avec toute l'intelligence dont je pouvais apparemment faire preuve.

  — Ah, on est de nouveau ensemble ? Amour, faut me prévenir ! ironisa Celenia d'un sourire mesquin en direction de Camden. T'as pas l'air très au courant. Matty et moi ne sommes plus ensemble depuis... trois ans ? Quatre ans ?

  — Si on peut même considérer que vous avez été ensemble ; j'suis pas sûre qu'un unique rendez-vous dans un drive-in pendant une averse de l'enfer, ça compte, intervint Zera.

  — C'est pas faux, notai-je. Mais, euh... pour répondre à ta question, Camden, oui. C'est ici, le bar dont je parle souvent.

 

  Il ne répondit pas. Il se contenta de hocher imperceptiblement la tête et faire la moue avant de porter la pinte de bière que Celenia leur avait offerte à lui et aux autres livreurs.

 

  — Attends, dit Zera, qui semblait avoir réalisé quelque chose de crucial. Qu'est-ce que tu fais là, toi ?

 

  Son doigt – un peu accusateur – était pointé vers Camden. Elle marquait un point. J'avais laissé mes paniques insensées me distraire de la véritable question. Qu'est-ce que mon coach sportif de patron foutait à livrer un sapin ? Je me forçai à le regarder sans détourner les yeux pour voir sa réaction. Je ne m'attendais pas à celle-là. Je l'aurais plus vu se braquer et répondre à Zera avec toute la condescendance qu'il pouvait avoir. Mais non. Il rougit. Même en remontant dans les tréfonds de ma mémoire, j'étais convaincue de n'avoir jamais vu Camden rougir. Je ne l'en pensais d'ailleurs même pas capable.

 

  Il ne rougissait peut-être pas souvent, mais quand cela arrivait, cela s'étendait jusqu'à ses oreilles et son cou. C'en était presque mignon. Presque. Alors qu'il se transformait progressivement en Po des Teletubbies, je remarquai qu'il avait la lèvre coupée et un peu gonflée. Je me demandai ce qui lui était arrivé. Et je décidai de ne pas m'attarder sur la raison pour laquelle j’avais regardé ses lèvres... Peut-être qu'il s'était pris une branche de sapin en pleine tête.

 

  — Mes... euh. Mes parents possèdent une exploitation au Canada ? Je m'occupe de leur exportation en Floride, Louisiane et au Texas.

  — Huh.

 

  Celenia, Zera et moi-même eûmes toutes les trois la même réaction. Camden avait tout sauf la tête – et encore moins l'attitude – d'un fils d'exploitant pépiniériste canadien. J'croyais que les canadiens étaient des gens gentils et accueillants ? Camden n'était pas gentil et accueillant. Et le fait qu'il soit originaire du pays des élans et du sirop d'érable n'arrangeait pas mes plans de fuite. Je ne pouvais pas risquer de changer de vie tout en gardant la possible malchance de le recroiser un jour qu'il est en vacances chez papa-maman. Sûrement pas.

 

  Un silence un peu gênant, surtout pour moi, s'installa pendant quelques très longues secondes. Puis, finalement, l'un des gars travaillant avec... ou plutôt pour Camden s'avança jusqu'au bar avec sa bouteille de bière vide. Je jetai un œil à l'horloge accrochée au-dessus de ma tête. Neuf heures quarante. Un peu tôt pour une bière, quand même. Pas sûr que Celenia ait du café ici, cela dit.

 

  Le nouvel arrivé, un type de la dimension d'un building de cinquante étage, à la peau recouverte de tatouages, sourit à Celenia en la remerciant pour la bière. Il avait l'air gentil. Il ressemblait à ces types qu'on voit dans les reportages sur les prisons de haute sécurité, mais il avait un regard gentil. Lorsqu'il le posa d'ailleurs sur moi, son regard de gentil, une étincelle qui ne m'inspira rien de bon s'alluma au fond de son iris noir. Et merde.