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Chapitre 4 - L'eau est une bénédiction

  Lorsque je mis les pieds au Comet le lendemain de cette horrible soirée, je comptai quatre inconscients et une bonne centaine de cadavres disséminés dans le lieu. De bouteilles, hein, les cadavres. Evidemment. La soirée ne s'était pas transformée en remake de Carrie après mon départ. Départ dont je me serais bien passé d'ailleurs, parce que passer la nuit aux urgences alors que ce n'était ni pour moi ni pour l'un de mes proches...

 

  En parlant de mes proches, Celenia était assise au comptoir en train de compter les bouteilles vides que ses serveurs lui ramenaient au fur et à mesure des plus atypiques recoins du bar, et Zera jouait aux fléchettes, élégamment perchée sur le bord du billard.

 

  Je m'approchai de cette dernière, me hissai à côté d'elle et m'allongeai de tout mon long sur la table verte, entre les boules multicolores.

  — Aspirine ? me demanda Celenia du haut de sa chaise tout en notant des chiffres sur son carnet.

  — Nan, m'en ont déjà donné à l'hosto.

  — L'hosto ? Qu'est-ce que tu faisais à l'hôpital ? s'enquit Celenia en se levant d'un bon pour venir vérifier que j'allais bien.

  — J'vais bien, j'vais bien. J'ai juste mal au crâne.

  — Pourquoi t'étais à l'hosto ? demanda Zera qui s'était tournée vers moi, laissant tomber sa compétition de fléchettes solitaire. Je pensais que t'étais rentrée avec la fille... la brune, là. Celle avec qui tu as discuté super longtemps.

  — Pour qu'il y ait discussion, il faut que les deux partis parlent. Mais bref. J'étais bien avec elle, mais à l'hosto. Elle s'est pris la queue de billard en pleine tête, elle saignait tellement, ça faisait peur. Et comme tous ceux qui étaient à côté de moi ont trouvé plus intéressant la bagarre que le sort d'Ash... j'me suis retrouvée à l'emmener à l'hôpital. Et alors elle avait bu... beaucoup trop pour son gabarit, clairement.

  — Donc il s'est rien passé ? me demanda Zera, presque déçue.

  — Non, rien. Elle a juste fait augmenter mon score de prétendants d'hier. J'ai atteint la dizaine. Et sinon, c'était quoi cette bagarre ? C'a été après ?

  — Ouais, Thomas m'a défendu face à un connard et ça a dégénéré.

  Je me relevai de ma position allongée tandis qu'un immense sourire se dessinait sur le visage sculpté de Celenia. J'avais, apparemment, raté un épisode de la série amoureuse sur Zera.

  — C'est qui Thomas ? demandai-je d'un ton narquois en mettant des coups de coude dans les côtes de ma meilleure amie.

  — Personne d'intéressant, déclara-t-elle avec le plus grand flegme malgré ses joues roses d'embarras. C'est quoi plutôt ton histoire de dix prétendants, là ? T'en étais à huit avant d'être abordée par... c'est quoi son nom ? Ash ?

  — Ashtag. Enfin, Harper. Enfin, bref. Elle était peut-être la neuvième, mais à l'hôpital, je me suis fait draguer par la médecin qui l’a auscultée. Et alors c'était pas discret. Elle préférait discuter avec moi plutôt que de s'occuper du front ensanglanté de sa patiente.

  — Ashtag ? articula lentement Celenia. C'est suédois ? Parce qu'elle avait plutôt l'air d'avoir des origines mexicaines.

  — Nan, c'est son pseudo sur... je sais plus quel réseau social. Elle est super connue apparemment.

  — C'était Ashtag ?! s'exclama Zera.

  — Connais pas, dit Celenia en penchant la tête sur le côté, cherchant dans sa mémoire.

  — Normal, vous êtes toutes les deux des vieilles folles qui fuient les réseaux sociaux. Ashtag est l'une des plus actives célébrités d'internet, elle commence à être connue à l'international. Genre... comme les Kardashian.

  — Sérieux ? Qu'est-ce qu'elle faisait là hier ? s'interrogea Celenia. Mon bar a beau être exceptionnel, c'est habituellement pas le repaire des célébrités.

  — Aucune idée... mais elle va bien ? Matty, tu l'as pas abandonnée aux urgences, quand même ?

  — Bien sûr que non ! J'suis restée jusqu'à ce que sa médecin me dise qu'elle allait bien et qu'elle pouvait sortir. J'ai juste pas traîné une fois qu'elle a été réveillée. Elle avait une énorme gueule de bois, elle m'a à peine reconnue. J'en ai profité. Ça m'a aussi permis d'éviter de trop rester dans le champ de vision de Doctoresse Mamour, là. Elle était flippante aussi, elle.

  Je réprimai un frisson. Elle m'avait vraiment fait flipper. Au début, ça allait, on avait bien discuté, elle était mignonne. Sauf qu'elle était revenue bien trop de fois dans la chambre de Ash pour que ça soit normal et elle était bien trop focalisée sur moi. Elle avait réussi à trouver des informations sur moi. Sans déconner, elle s'était procurée mon dossier médical ou quelque chose... comment aurait-elle, sinon, pu savoir que j'avais fait un séjour aux urgences quatre ans plus tôt pour une fracture de la hanche ? (Que je m'étais faite au boulot à cause de mon imbécile de boss, mais là n'est pas le propos.) Plusieurs fois, elle m'avait aussi apporté des verres d'eau pour m'aider à faire passer ma gueule de bois – que je n'avais pas, mes prétendants au fil de la soirée ne m'en avaient pas laissé le temps. Je n’avais bu aucun des verres d’eau. Je les avais jetés dans la plante qui décorait la chambre. Mon intuition me disait qu'il valait mieux ne pas ingérer quoi que fut dans le verre.

  — T'es sérieuse ? dit Zera en me regardant avec scepticisme après que je leur ai raconté ma nuit.

  — J'te jure, j'avais l'impression d'être dans un de ces téléfilms super malaisants où il y a des femmes qui kidnappent des enfants, ou poussent des ados à coucher avec leurs maris, et tout.

  — T'es grave, quand même.

  — Si vous me croyez pas, c'est pareil, déclarai-je en me rallongeant sur la table de billard. Je la reverrai jamais. Je les reverrai jamais. Ni elle, ni Ash. Et c'est tant mieux.

  — Tu sais quoi, amour... j'commence à me dire que t'as peut-être raison avec ton histoire de malédiction, commença Celenia, ce qui lui valut un regard interrogateur de Zera. Quand on y réfléchit, avoir autant de propositions en si peu de temps, c'est pas statistiquement possible. Et je suis une partisante de l'intuition. Je jauge mes clients avec ça, j'suis mal placée pour te persuader que ce que tu ressens est peu probable.

  — Mouais, dit Zera, toujours pas convaincue. Tu pencherais pour quoi alors ? Une malédiction vaudou ?

  — Peut-être. C'est pas moi l'experte, c'est mon frère. J'peux-

  Celenia n'eut pas le temps de terminer sa phrase, la sonnerie d'entrée dans le bar retentit dans toute la pièce. Zera, Celenia et moi regardâmes la porte s'ouvrir sur quatre mecs en débardeur blancs, les bras chargés d'un énorme sapin.

  — C'est pas trop tôt ! s'exclama Celenia qui prit immédiatement son expression de patronne d'entreprise. Je l'avais commandé pour l'avoir y'a trois jours !

  — Désolé, madame Reeves, on a eu quelques problèmes d'acheminement...

  Merde. Cette voix. Je connaissais cette voix. Je l'entendais, pour mon plus grand déplaisir, tous les jours – ou presque – de la semaine. Je me relevais de ma position allongée et me penchait doucement pour voir discrètement avec qui Celenia s'entretenait. Pour confirmer l'inévitable. Malheureusement, cette action me mit dans une position précaire, et il ne me fallut pas plus de dix secondes pour tomber et rencontrer le sol en parquet. Zera et Celenia pouffèrent, et mon regard croisa celui de Camden.