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Chapitre 2 - Inquiétante étrangeté

  Zera passa la porte de l'appartement vers cinq heures du matin, le lendemain. Je n'avais pas dormi. Qui aurait pu dormir, franchement ? Assise au beau milieu du canapé, dans le noir, éclairée uniquement par l'écran de la télévision et enroulée dans un plaid Titi et Grominet, on aurait pu me prendre pour le fantôme d'un burrito.

  — Qu'est-ce que tu fous ? résonna la voix de Zera alors qu'elle allumait le plafonnier, inondant la pièce de lumière, me faisant grogner.

  — Je réfléchis et analyse les choix que j'ai fait dans ma vie. À quel moment ça a merdé...

  — Tu as au moins pris une douche, rassure-moi, déclara-t-elle après un court soupir.

 

  Pour toute réponse, j'ouvris le plaid une demi-seconde pour lui montrer mon pyjama. Oui, j'avais quand même pris une douche, j'étais peut-être au bord de la folie, mais pas assez pour ne pas prendre un minimum soin de moi. Surtout qu'en tant que coach sportif, il était assez rare que je rentre chez moi en sentant la rose.

  — Pousse-toi, me demanda Zera en s'installant à côté de moi.

 

  Bien qu'elle se soit changée avant de quitter le travail, elle sentait tout de même la cigarette et l'alcool. Surtout l'alcool. Et l'horrible parfum capiteux dont sa patronne s'aspergeait sans modération.

  — Alana t'a soulé ?

  — C'est rien de le dire !

  — Tu veux en parler ?

  — Son cas est désespéré, on ne peut plus rien pour elle. Par contre, toi, y a peut-être encore moyen de te sortir de la folie.

 

  Nos regards se croisèrent et se fixèrent quelques longues secondes.

  — J'ai bien dit peut-être.

 

  Je tentai de lui asséner un coup de poing dans l'épaule, pour effacer le rictus qu'elle arborait, mais je m'emmêlai dans mon plaid. Je basculai en avant et me retrouvai allongée face contre terre sur le tapis.

  — Le Canada, ça sera pas encore assez loin, grognai-je en me relevant douloureusement en position assise.

  — N'importe quoi. Aller, explique-moi. Reprends tout depuis le début.

  — J'suis obligée ?

  — Oui, aller.

 

  Je me calai contre le bord du canapé, la tête entre les genoux de Zera qui se mit à tresser mes cheveux, et je commençai mon récit. Que je racontai plus épique qu'il ne l'avait été, très certainement.

 

  D'abord, il y avait eu la serveuse du restaurant : Ilda. C'était un restaurant italien, franchement pas mal. J'y connaissais tous les serveurs, toutes les serveuses. Et même les personnes dans la cuisine. Après tout, c'était notre habitude de venir dans ce restaurant entre collègues chaque fin de semaine, le jeudi ou le vendredi ; parfois le samedi. On commandait aussi toujours la même chose. Mais bref. Tout ça pour dire qu'Ilda, je la connaissais bien, et jamais – je dis bien jamais – elle ne m'avait montré le moindre intérêt. D'accord, j'aurais pu être quelqu'un d'extrêmement obtuse incapable de voir quand on la draguait. Sauf que ce n'était pas le cas ; j'arrivais habituellement à bien juger les gens et leurs intentions. Là, apparemment, j'étais passée à côté de quelque chose ? Ouais, j'en étais pas si sûre. En tous cas, c'était à moi de payer cette fois-ci, et Ilda m'avait apporté l'addition. Et tout en bas, sous le montant total, elle avait écrit son prénom embelli d'un cœur et son numéro de téléphone. Je n'avais pas eu le temps de lui en parler ou de lui demander pourquoi elle m'avait donné son numéro. Ni même si c'était vraiment pour moi, parce qu'après tout, elle aurait tout aussi bien pu l'inscrire là pour quelqu'un d'autre de l'équipe...

  — Mais elle te plait pas, Ilda ? Physiquement, j'veux dire.

  — Non... enfin, si. Enfin, j'en sais rien ! Et puis, là n'est pas le propos, Zee.

  — Si tu le dis. Donc, t'as pas pu lui demander pourquoi elle t'a filé son numéro ?

  — Non, j'ai pas pu. On était à la bourre pour retourner au boulot. En plus, le boss était là cet après-midi. Donc j'ai pas eu le temps de discuter avec elle. Mais elle m'a fait un grand sourire et un clin d'œil avant que je parte.

  — Un clin d'œil ?

 

  J'hochai vivement la tête avant de poursuivre mon récit.

 

  Après Ilda, il avait eu Robert. Bob de son petit nom. Mon client. Il était totalement nouveau à la salle et ne connaissait pas le règlement. Ce n'était pas le premier qui tentait une approche auprès de moi ou de mes collègues, qui essayait de nous inviter à sortir. Mais d'habitude, ils étaient plus discrets pour ne pas se faire chopper par Camden, le chef ; c'était lui qui avait instauré l'interdiction de sortir avec les clients. Et il était très à cheval sur cette règle. Pareil, on n'avait pas le droit d'avoir des relations amoureuses entre collègues non plus. Ce n'était pas moi que ça gênait ; ça évitait beaucoup de drames.

  Bref ; d'habitude, donc, les clients et clientes nous abordaient avec discrétion, et souvent après notre service. Là, Robert – Bob – m'avait invitée de manière... frontale. Sans aucune subtilité, en plus. Il avait été tactile, un peu sans-gêne, même. À la fin de la séance d'entraînement, j'étais à deux doigts de lui foutre une baffe. Mais je n'avais pas eu le temps, juste avant de retourner au vestiaire, il m'avait tendu sa carte avec son numéro écrit au dos ; en m'invitant à boire un verre après mon service. Et il parlait fort. On avait dû l'entendre jusqu'en Alaska. Au moins.

  — Et lui, il te plait ?

  — Absolument pas. Il était désagréable au possible.

  — Mh-hm. Et le dernier, c'est l'fameux voisin, là ?

  — Donovan. Avec son post-it. Condescendant, beurk. Et puis, de toute façon, il est bien trop jeune. J'te dis, je suis même pas sûre qu'il ait le droit de boire de l'alcool.

  — Donc, il n'y aurait que Ilda qui pourrait passer à l'étape suivante, déclara Zera en terminant de natter mes cheveux.

  — Hein ? Quelle étape suivante ? Zera, c'est pas le propos, là ! J'veux pas sortir avec Ilda. Ni avec qui que ce soit, d'ailleurs.

  — D'accord, d'accord, se défendit-elle. Mais, du coup, je ne vois pas où est le problème.

  — Mais réfléchis...

  — Non, t'es pas maudite, Matty ! Tu peux te faire draguer par trois personnes une même journée ; c'est pas délirant. En plus, le fait qu'il n'y en ait qu'une seule sur les trois qui te plaise rend le truc très cohérent. Statistiquement, c'est logique.

  — J'te dis que c'est pas logique, Zee. Je l'ai ressenti, y'a rien de normal dans la journée qui vient de se passer, déclarai-je, un peu dramatiquement, tout en me retournant vers ma colocataire.

  — Ok, soupira Zera après quelques secondes de silence. Alors on va tester ta théorie. Demain... enfin, ce soir, c'est la soirée des célibataires au Comet. On va y aller, on va faire exactement comme d'habitude. En moyenne, tu es abordée... par quoi, quatre-cinq personnes à ces soirées-là ?

  — Ouais... à peu près. Sachant que Celenia me drague au moins une fois. Et Celenia ne compte pas.

  — C'est vrai. On va compter quatre, du coup. Donc demain, à la soirée, si on t'aborde plus de quatre fois, je te promets que je réfléchirais à ton histoire de malédiction, ok ?

  — Réfléchiras ?

  — Tu sais que je suis pas une adepte de l'occulte ; les malédictions, c'est du bullshit.

  — Et c'est toi la Néo-Orléanaise pure souche...

  — Ouais, ouais. Aller, viens te coucher. Il faut que tu sois en forme pour combattre ta horde de prétendants maléfiques.