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Chapitre 10 - Ce qu'on déchire

  Le Fléau des Amants. Une belle salop- conn- vous voyez ce que je veux dire. Depuis que je connaissais le terme de cette foutue malédiction, c'était comme si ça avait enclenché la deuxième étape. Ce week-end, je pouvais à peu près supporter la quinzaine de personnes qui avait essayé de me draguer. Mais depuis ce matin, depuis que j'avais mis le pied dehors, je me faisais aborder et draguer par quasiment toutes les personnes qui s'approchaient de moi. Vraiment ! Il ne me restait que deux heures avant d'enfin quitter le boulot pour retrouver Zera, Celenia et Kay – que j'avais réussi à faire venir à ma réunion d'urgence après un argumentaire franchement trop élaboré pour ce que je lui demandais – et j'en étais déjà à plus de vingt personnes. Vingt personnes en à peine dix heures ! J'allais forcément atteindre les fameux cent amants dont Kay m'avait parlé en l'espace de quelques jours à ce rythme-là. C'était pas plus mal, d'une certaine manière, ça me permettrait d'en finir au plus vite avec ce truc. Mais est-ce que j'étais prête à supporter tout ça ? Pas sûr.

 

  J'attendais au comptoir à l'entrée de la salle que Karen, ma prochaine élève sur mon carnet de rendez-vous, arrive. J'adorais cette bonne femme ; c'était une petite grand-mère très énergique qui voulait se remettre en forme pour pouvoir « retourner danser et retrouver un galant ». Elle était adorable, et je savais qu'au moins avec elle l'heure à venir allait être dépourvue de drague lourdingue et de suggestions indécentes. Derrière le haut et large bureau, Hayley, notre toute nouvelle réceptionniste, était au téléphone avec un client mécontent de ne pas avoir perdu les kilos qu'il voulait avant Noël. Elle me lançait de temps à autre des regards à la fois agacés et désespérés. Je ne savais pas trop où Camden l'avait dénichée, mais elle était géniale avec les clients ; qu'ils soient agréables ou non.

 

  Je sentis l'air froid de l'extérieur me chatouiller la nuque, indiquant que quelqu'un était entré dans le club. Je me retournai, m'attendant à voir Karen tout sourire et prête à en découdre. Sauf que non. Cette journée n'était pas assez merdique, il fallait en rajouter une couche. Devant moi se trouvait une personne que je n'aurais jamais pensé revoir un jour : la médecin-urgentiste. Vous vous souvenez ? Celle qui s'occupait bien plus de moi que d’Ashtag – enfin, Harper – aux urgences le week-end dernier ? Celle qui semblait tout droit sortir d'un téléfilm genre « La babysitter de mon mari »... Qu'est-ce qu'elle foutait là ?! Oui, bon, d'accord, elle aurait pu être là pour faire du sport. C'était une salle de sport, après tout. Mais au vu des probabilités... et du Fléau des Amants, j'avais plutôt l'impression – et la profondeur peur – qu'elle ait récupéré Dieu sait comment l'adresse de mon lieu de travail pour venir, au choix, me tuer ou me demander en mariage. L'un comme l'autre ne m'intéressant pas du tout.

 

  Tandis que mon cerveau affichait « système erreur », elle s'avança jusqu'à moi avec le plus grand sourire possible sur son visage fin. Elle était jolie. Ok. Mais elle me faisait quand même flipper. Elle s'arrêta à quelques pas de moi, bien trop prêt à mon goût. Elle ne portait pas du tout de tenue de sport, n'avait aucun sac dans les mains attestant qu'elle pouvait venir faire du sport...

 

  — Oh, Matty ! s'exclama-t-elle comme si nous étions de vieilles amies qui ne s'étaient pas revues depuis une éternité. J'ignorais que tu travaillais ici ! Quelle coïncidence !

 

  Coïncidences, mon œil, ouais !

 

  Je ne lui répondis pas ça. Evidemment ! J'arborai mon sourire le plus professionnel et me redressai. Quelle option choisir ? L'appeler docteur, me souvenir d'elle ? Ça entrainerait des questions de la part des collègues et, urg, pas envie. Alors, ça sera l'amnésie !

 

  — Bonjour madame, bienvenue à For Yourself, lui répondis-je avant de jeter un rapide coup d'œil à Hayley qui était malheureusement toujours au téléphone. En quoi puis-je vous aider ?

  — Enfin, Matty, tu ne me reconnais pas ?

 

  Elle prit un air déçu, un peu boudeur, mais continua dans sa lancée.

 

  — C'est moi, Georgia ! Non...? Oh, ça va te revenir !

 

  Elle portait toujours ce sourire qui me mettait terriblement mal à l'aise. Heureusement, Hayley raccrocha enfin et se tourna vers... Georgia, du coup.

 

  — Bonjour madame ! Bienvenue à For Yourself ! Puis-je vous renseigner ?

 

  Georgia tourna rapidement sa tête vers le bureau de la réception. Si vite que j'eus peur qu'il se soit fait mal. Son sourire resta en place mais les coins frémirent légèrement d'agacement.

 

  — Oh, ne vous inquiétez pas pour moi, je connais très bien Matty. Elle peut s'occuper de moi, n'est-ce pas ?

 

  Georgia me regarda de nouveau avec son sourire de psychopathe, mais ce fut Hayley qui répondit à ma place. Ma petite Hay, ma sauveuse, à partir de maintenant, je te couvrirais pour tout ce dont tu auras besoin auprès du chef, jusqu'à ce que la mort nous sépare.

 

  — Je suis désolée, madame, Matty va bientôt commencer un entretien avec l'une de nos habitués. Je peux toutefois vous attribuer un autre de nos coaches, ils sont tous très compétents...

 

  Alors que Georgia allait certainement rétorquer qu'elle ne voulait personne d'autre que moi, les portes du club s'ouvrirent à nouveau. Sur Bob. Le Sauveur. Euh Sauveur. Bob Sauveur. Putain, il ne manquait plus que lui !

 

  Je lançai un regard désespéré à Hayley qui me le rendit avec des yeux exorbités, m'indiquant qu'on était un peu mal barré avec ceux deux-là... ouais. Je lui faisais pas dire.

 

  — Matty, Matty, Matty, hurla-t-il mon prénom – mais vraiment, mes parents l’avaient sûrement entendu de l’autre côté de l’Atlantique. J'ai réussi à me libérer, est-ce qu'une petite séance tous les deux ce soir, c'est possible ? Je suis sûr qu'il y a moyen, hein ?

 

  Je ne pus empêcher mes sourcils de se rapprocher de la racine de mes cheveux. Pas tant de surprise mais plutôt... de stupéfaction. Il venait vraiment de dire ça ?

 

  — Vous êtes qui, vous ? s'enquit Georgia en regardant Bob de la tête aux pieds qui, lui-même, ne se priva pas pour en faire de même.

 

  Oh putain... Ça allait mal finir. Je le sentais. Foutue malédiction ! Sentant elle aussi les problèmes arriver, Hayley avait quitté son tabouret haut et avait fait le tour de la borne d'accueil. J'oubliais toujours à quel point elle était grande. Elle me dépassait bien d'une tête et demi. Bon... j'étais aussi pas très grande. Mais quand même.

 

  — Monsieur, madame, s'il vous plait...

 

  Malheureusement, Hayley ne put aller plus loin. La dernière personne au monde que j'aurais voulu voir intervenir entra dans mon champ de vision... et l'enfer se déchaîna. Camden, de toute sa carrure, s'approcha du petit groupe que nous avions fini par former malgré nous.

 

  — Puis-je savoir ce qu'il se passe ici ?

 

  C'était quoi cette voix d'outre-tombe ? Depuis quand avait-il cette voix grave ? Tous les regards se tournèrent vers Camden et je vis le corps d'Hayley se détendre. Parce que oui, même s'il n'était pas particulièrement sympathique, il n'en était pas moins le patron, et il avait la carrure et les muscles pour casser la gueule de n'importe qui.

 

  — Oh, Camden ! Ces messieurs dames aimeraient avoir un entretien avec Matty, malheureusement, elle a déjà une cliente qui...

 

  Alors qu'Hay expliquait la situation à Camden du peu qu'elle le pouvait – cette situation étant des plus rocambolesques et n'étant, en vérité, pas si explicable que ça – je regardais une à une les trois personnes qui avaient, d'après les suppositions de Kay, succombé à l'attraction du Fléau des Amants. Georgia, Bob et Camden se regardaient en chien de faïence, semblables à des bêtes sauvages prêtes à se sauter à la gorge pour impressionner la femelle qu'ils cherchaient à séduire. La femelle étant, techniquement, moi. Franchement, ils se seraient mis à grogner que ça ne m'aurait même pas surprise... Attendez une minute. Camden venait de faire craquer ses doigts comme s'il était sur le point de frapper quelqu'un, n'est-ce pas ? Je ne l'avais pas rêvé, ça ?

  — Oh, là ! Oh, là ! Quelle ambiance ! C'est bientôt Noël, les enfants ! Souriez donc un peu !

  — Karen ! Vous voilà, Dieu merci !