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Chapitre 1 - Ouvrir le bal

  L’univers est cassé.

 

  Kay dit que je suis mélodramatique. Il dit que ce qui m’arrive n’est qu’un réalignement nécessaire à la restauration de l’équilibre de mon âme. Mais il est un peu bizarre, Kay, quand même ; donc je préfère me dire que l’univers s’est ligué contre moi. Parce que sinon, selon lui, mes déboires amoureux – non, attendez, c’est pas vraiment ça... mes stalkers, plutôt – feraient partie intégrante de mon destin et de ma « construction personnelle ». Mais, comme je le disais, Kay est un peu bizarre.

*  *  *

  Tout avait démarré quelques semaines avant Noël. C'était un jeudi. Ou un vendredi. Je sais plus... dans tous les cas, c'était en fin de semaine. Au début, je m'étais dit que c'était l'approche du week-end et l'atmosphère noëllesque qui rendaient les gens un peu étranges. Et en y repensant... même si on bouffait des chansons de Noël et des promesses de neige - en Louisiane, oui, bien sûr, c'est beau de rêver - depuis trois mois, ça n'était pas assez pour expliquer ce qu'il m'était arrivé. Et encore moins ce qui allait m'arriver...

 

 

  Je refermai la porte de l'appartement avec violence et y collai mon dos. Je devais faire peur à voir : mes cheveux électriques sur le dessus de mon crâne attirés par le plafond mais aussi collés à mon front et mes joues en sueur, ma parka rouge à moitié sur mon épaule et à moitié sur le sol avec mon sac de sport que j'avais mal refermé et qui, donc, vomissait les lacets de mes baskets et un morceau de brassière de sport...

 

  Zera, ma colocataire et meilleure amie - la plupart du temps un peu malgré elle -, me regardait la tête penchée sur le côté depuis la porte de la cuisine tout en mélangeant son bol de céréales au miel. Elle ouvrit la bouche, mais fut coupée dans son élan alors que le courrier - initialement dans ma main - s'envolait dans l'appartement, irrésistiblement entraîné par l'attraction terrestre. Je laissai échapper un long soupir avant de dire, le plus sérieusement du monde :

  — Il faut que je déménage.

  — Hein ?

  — À Montréal. Je pense. C'est pas mal, le Canada. Et puis, j'pourrais avoir de la vraie neige en hiver.

  Il y eut un silence, pendant lequel Zera me regardait de ses yeux bruns suspicieux, cherchant une once de sarcasme, d'énervement ou de rire sur mon visage. Mais elle n'allait pas en trouver, j'étais totalement sérieuse.

  — Peut-être plutôt Vancouver, en fait. J'ai pas la foi d'apprendre le français.

  — Ok, dit Zera en posant son bol sur le meuble de cuisine le plus proche d'elle. Mon service commence à vingt heures, t'as vingt minutes pour m'expliquer.

 

  Pour toute réponse, je lui tendis le seul prospectus qui n'avait pas échappé à mon contrôle. Il s'agissait d'une publicité individuelle - Zera en avait aussi reçu une, elle devait être quelque part sur le sol - de notre bar préférée à toutes les deux : le Comet. Celenia, la propriétaire et ma seconde meilleure amie, organisait sa soirée mensuelle des célibataires ce samedi, et, comme à chaque fois, nous y étions invitées. Nous n'y allions jamais que pour boire et rire... et boire. On n'en gardait jamais autre chose qu'un bon souvenir - et encore, pas toujours. Mais quelqu'un pour partager notre vie entière ou au moins un morceau... ça n'était encore jamais arrivé.

  Mais là n'était pas la question. Ma colocataire chérie attrapa le document aux couleurs de l'arc-en-ciel et le parcourut des yeux avant de froncer les sourcils. Elle l'avait vu. Le post-it. Le post-it jaune qui n'avait absolument rien à faire là.

  — Je peux remédier à ce problème. Un verre jeudi ? lut lentement Zera. C'est qui Donovan ?!

  — Chut, moins fort ! C'est le voisin ! chuchotai-je, me rapprochant de Zera en agitant la main comme si elle risquait de rameuter tout le quartier.

  — On a un voisin ?

  Zera était quelqu'un d'extraordinaire. Vraiment. Elle avait cette capacité de ne pas s'inquiéter de ce qui ne la concernait pas directement. Certaines personnes pouvaient trouver cela égoïste... mais ce n'était pas ça. Elle savait aider les gens, s'intéressait à la politique - elle allait au moins voter - et elle faisait ce qu'elle pensait juste à chaque seconde. Simplement... elle ne s'encombrait pas l'esprit de ce qu'elle ne considérait pas important. Comme notre voisin. Qu'elle avait pourtant déjà croisé, j'en étais sûre.

  — Grand, pas épais, il a des super longs cheveux tressés. Et une tête de bébé. Pas sûre qu'il ait l'âge de boire.

  — Me dit rien... Bref. Tu veux déménager parce que le voisin te fait du gringue ? Quoi qu'on peut pas parler de gringue, là. C'est du rentre-dedans à ce niveau-là, ajouta-t-elle en reportant son attention sur le post-it.

  — Oui ! Enfin, non ! Y'a pas que lui !

 

  Je laissai tomber mon sac à main et, au sol, son contenu se répandit dans le couloir. Je m'accroupis pour chercher les autres preuves qui attestaient de ma nécessité de déménager. Je trouvais rapidement une liasse de papiers de laquelle je produisis un ticket de caisse et une carte de visite.

  — Robert Sauveur, avocat spécialisé en divorce, lut Zera à voix haute. Oh, il a écrit son numéro de portable au dos.

  — Il m'a demandé de l'appeler Bob.

  — Bob... le Sauveur... C'est un peu con de s'appeler "sauveur" quand on gagne sa croûte sur des relations brisées... Et puis Bob le bricoleur sonne quand même vachement mieux.

  — Zera... soupirai-je.

 

  Elle était vraiment très douée pour passer totalement à côté de ce que j'essayais de lui faire comprendre. D'un geste de la main, je l'invitais à lire l'autre morceau de papier : le ticket de caisse de notre repas entre collègues du midi même.

  — Adolfo's... deux pizzas reines... cinq-

  — En bas du ticket, Zera ! s'exclamai-je tandis qu'elle me tirait la langue.

  — Ilda. Avec un cœur. Et... un numéro de téléphone.

 

  La tête de Zera répétait le même mouvement, son regard passant du post-it au ticket de caisse en passant par la carte de visite. De mon côté, toujours à moitié en équilibre accroupie, à moitié avachie contre la porte, et toujours emmêlée dans ma parka, mes sacs et entourée de factures et publicités Wallmart, je la regardais avec beaucoup trop d'attentes et d'espoirs. J'avais parfois un peu de mal à intégrer le fait que les gens ne puissent pas comprendre mon suivi de pensées sans que je leur explique. Ils devraient pouvoir... j'avais horreur de devoir m'expliquer.

  — Je vois toujours pas pourquoi tu veux déménager.

  — Nan mais Zera, réfléchis ! J'ai eu ça, dis-je en pointant du doigt les trois mots, en une journée. Une. Journée. Je peux pas me faire draguer aussi ouvertement par trois personnes différentes en moins de vingt-quatre heures. C'est pas possible.

  — Pourquoi c'est pas possible ? Han, nan. Tu vas pas me ressortir cette histoire de "je suis pas assez attirante pour qu'on me drague", hein ! Sinon, j'te préviens, je t'inscris au prochain séminaire de Tony Robbins.

  — T'as pas les moyens, lui répondis-je. Mais c'est pas ça, de toute façon.

  — C'est quoi, alors...

  — Tu trouves pas ça bizarre toi que je me fasse draguer... non, même pas daguer. Là, c'est pire que draguer. On m'a donné trois numéros de téléphone avec des invitations claires. Et pas des invitations à faire des crêpes, hein. En une journée, Zera. Même pas une journée, d'ailleurs. Ce midi, cet après-midi et là dans le courrier... en six heures ! Je pense que j'ai été maudite. Ça se trouve, c'est la vieille folle qui m'a coursé chez Wallmart la semaine dernière qui m'a jeté un sort. Tu sais, celle qui voulait absolument mon paquet de Reese's Pieces. Alors qu'il y en avait encore plein le rayon. Complètement cinglée. Mais bref. Comme briser une malédiction, c'est trop chiant, j'pense qu'il vaut juste mieux que je déménage dans un coin où y a personne. D'où le Canada.

 

  Zera me regarda sans rien dire de longues secondes. Elle devait être en plein processus de décryptage de mon monologue. Malheureusement, elle n'eut pas le temps de terminer la procédure, son téléphone portable vibra sur le comptoir de la cuisine, faisant un bruit de tous les diables. À la grimace déformant son joli visage, ça devait être sa boss.

  — Merde, j'suis en retard !

 

  Zera m'oublia pendant les minutes qui suivirent, se préparant à la vitesse de la lumière. Je restai assise à même le sol contre la porte d'entrée, ne pensant à rien et pensant à tout en même temps. J'étais dans un de ces états seconds... même tertiaires à ce niveau-là.

  Je sentis Zera ouvrir la porte derrière moi, et me faire glisser de sa force légendaire sur le sol afin de créer un passage assez large pour laisser passer son corps frêle. Le battant se referma derrière elle. Désormais sans appui, je laissai mon corps appréhender l'apesanteur et s'écraser sur le sol parmi les factures.

  Je devais faire pitié. Nan. Je faisais pitié. Zera revint sur ses pas, passa sa tête par l'interstice de la porte et me lança un regard réprobateur.

  — Rumine pas. On en parle demain matin.

 

  La porte se referma avant de s'ouvrir à nouveau.

  — Et prends une douche. Je t'aime.

 

  Je levai juste le bras pour lui montrer mon pouce levé à la manière de Facebook, mais elle était déjà repartie.